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| Jean Patrick Manchette par Jean-François Gérault |
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Ref : Jean-Patrick Manchette / Jean-François Gérault. - Ed. Encrage, 2000. - 132 p. - (Références) 60 FF
De nombreux hommages posthumes L’œuvre de Jean-Patrick Manchette, que la critique avait baptisé " le père du néo-polar ", a fait l’objet d’une intense activité éditoriale ces dernières années, depuis sa mort prématurée à l'âge de 52 ans le 3 juin 1995. La Série Noire a réédité l’ensemble de ses romans policiers parus de 1971 à 1982, et les éditions Rivages ont publié quatre livres posthumes : Chroniques, l’ensemble de ses articles sur la littérature policière, un roman inachevé, La Princesse du sang, puis l’ensemble des chroniques sur le cinéma écrites pour Charlie Hebdo, Les Yeux de la momie, et un volume réunissant des nouvelles, certaines inédites, la pièce Cache ta joie et le roman de science-fiction que l'auteur écrivit pour les enfants Mélanie White. De nombreux écrivains ont dédié un livre au défunt : Blocus solus de Bertrand Delcour, où il est question de Guy Debord et de l’Internationale Situationniste qui avaient tant influencé Manchette dans sa jeunesse et La Crème du crime de Michel Lebrun et Claude Mesplède, superbe anthologie de nouvelles noires et policières françaises. Le Polar français, dossier constitué par Robert Deleuse pour une publication du Ministère des Affaires étrangères, débute par ces mots A Jean-Patrick Manchette, in memoriam. Le summum est atteint quand notre auteur vient s’insérer à l’intérieur d’un texte fictionnel comme référence culturelle dans la nouvelle policière de Jean-Hugues Oppel Tout le monde sait où c’est, Alésia parue dans le recueil Paris, rive glauque des éditions Autrement : " Le terrorisme gauchiste et le terrorisme étatique, quoique leurs mobiles soient incomparables, sont les deux mâchoires du même piège à cons - qui a dit ça ? Un auteur de polars, Joseph se rappelle. Jean-Patrick Manchette. Il avait raison, ô combien ! Il faut toujours écouter les auteurs de romans noirs plutôt que les néophilosophes en blouse blanche. Et se débrouiller pour ne pas faire partie des cons. "
Le Chandler français Face à une telle consécration, on est en droit de se demander comment un auteur qui n’avait pas publié un livre depuis 1982 peut avoir une aussi grande influence sur des écrivains d’horizons très différents, et notamment sur ceux de la dernière génération qui pour la plupart ne l’ont jamais rencontré, puisqu’il n’apparaissait plus dans les festivals et n’a repris sa célèbre chronique " Notes noires " dans Polar qu’en 1993, soit après neuf ans d’interruption... De même pour un lecteur novice le contexte des romans ne risque-t-il pas de paraître obscur, tant les allusions aux années 70 sont nombreuses ? Qui à présent connaît les détails de l’affaire Ben Barka dont s’est inspiré Manchette pour L’Affaire N’Gustro ? Qui se rend compte du rôle que pouvait avoir à l’époque un parti politique comme le PSU, auquel il est de nombreuses fois fait référence par l’auteur ? Les allusions à la guerre d’Algérie, au FLN et à l’OAS peuvent également paraître sibyllines à beaucoup. Le décor lui-même a vieilli : l’Aronde du journaliste à la retraite Haymann dans Morgue pleine et Que d’os ! n’existe plus dans nos rues et les communautés telles que celle de Laissez bronzer les cadavres, très en vogue dans les années 60, sont devenues rarissimes. Cette consécration n’est pas due seulement à la qualité extrême des écrits de Manchette. Elle vient de ce que son œuvre fait date dans l’histoire du roman policier, qu’elle a produit un nouveau type d’écriture et abordé des thèmes jusque là sous-représentés dans le polar français. Le policier noir sera différent après Manchette : ce phénomène, contesté par certains, a été appelé par la critique (reprenant un terme inventé par notre auteur lui-même) le " néo-polar ".
Retour aux sources et néo-polar Manchette délibérément choisit de s’inspirer des grands auteurs de polars américains des années 20 : Dashiell Hammett et Raymond Chandler. Il considère que le roman policier noir de cette époque exprime le désarroi du peuple des Etats-Unis face à la corruption et à l’échec de toutes les tentatives révolutionnaires. " Aux salopiots qui occupent le terrain, tout le terrain du monde, dont ils ont fait le marché mondial et le lieu de leur guerre des gangs, ne s’opposent plus que des groupes minuscules ou des individus isolés, vaincus provisoirement, parfois patients, parfois amers et désespérés. Dans la littérature américaine, ça donne le polar, ça donne le privé.[...] Le polar est la grande littérature morale de notre époque. " (Charlie mensuel n° 108, janvier 1978) Le néo-polar s’installe dans des conditions quelque peu identiques. La " Révolution " de mai 68 a échoué. Les forces capitalistes ont repris le dessus et ceux qui désiraient le grand chambardement en gardent la bouche amère. Les romans policiers noirs ne reflètent plus du tout l’état de cette société et les sentiments de la nouvelle génération ; les histoires de truands et de combines louches du milieu parisien mille fois ressassées saturent le marché du polar et chloroforment le lecteur. Et puis, … en 1971 paraissent en Série Noire quatre livres totalement novateurs à la fois par leur écriture et par leurs thèmes : Laissez bronzer les cadavres ! et L’Affaire N’Gustro de Jean-Patrick Manchette (dont ce sont les premiers romans policiers pour adultes, Laissez bronzer les cadavres ! étant écrit en collaboration avec Jean-Pierre Bastid), La Divine surprise d’ A.D.G. (là aussi une première œuvre en Série Noire) et Luj Inferman’ et la Cloducque de Pierre Siniac. Les caractéristiques communes à ces quatre livres sont d’abord une écriture très travaillée mais aussi tout à fait originale. Manchette dans Laissez bronzer les cadavres ! joue sur les focalisations, faisant à plusieurs reprises percevoir la même scène par trois personnages différents. On y trouve des allusions à Baudelaire, Leiris, Reich ou Trotsky. De même L’Affaire N’Gustro est construite selon un schéma complexe, comprenant des extraits de jugements des différents protagonistes, des notes prises par une jeune femme qui a vécu avec le héros, Jacquie Gouin, et la transcription d’un enregistrement sur magnétophone des souvenirs de celui-ci écouté par celui qui l’a fait assassiner, le Maréchal George Clémenceau Oufiri. La confession du héros est régulièrement interrompue soit par la description d’un coït d’un subordonné du maréchal, le général Jumbo, soit par une bagarre stupide avec celui-ci, soit même par des conversations philosophiques sur Hegel ou l’état du monde. Les allusions littéraires pullulent, Sartre étant mis en scène de façon à la fois explicite et parodique, et le nom du héros de La Chartreuse de Parme, Fabrice del Dongo, apparaissant sur une boîte aux lettres ! Les thèmes aussi sont tout autres : en même temps que cette recherche sur le langage et ce goût du référentiel et de la parodie, il y a chez Manchette un désir violent de dénoncer une société qui est pour lui radicalement mauvaise et qui fait l’objet d’un consensus mou à la fois dans la littérature dite classique et dans le roman policier. L’Affaire N’Gustro de Manchette fait ouvertement référence à des faits précis : le scandale de l’enlèvement du leader de l’opposition marocaine, Mehdi Ben Barka, en 1965 par les services secrets marocains et français. Une critique sociale virulente sous-tend donc ce réalisme exacerbé. Pour Manchette, il y a collusion entre les sphères du pouvoir, du journalisme et de la politique, les services secrets et la police. L’individu devient un pion manipulé dans un monde dont il a perdu les clés, un monde violent et sans pitié. D’ailleurs, les héros ne sont plus seulement des gangsters, mais aussi des citoyens ordinaires, paumés dans cet univers absurde : artistes déchus, jeunes sans repères, bourgeois sans moralité, paysans criminels et calculateurs, tous minables, tous au bout du rouleau. Manchette définira lui-même le polar comme un " roman d’intervention sociale très violent ".
Un écrivain complet Manchette fut un écrivain particulièrement représentatif de son temps et surtout un incroyable homme-orchestre. Il débuta par la traduction, activité qu'il reprit- à la fin de sa vie, permettant au public français de découvrir des écrivains américains déterminants : Robert Littell, Ross Thomas mais aussi Donald Westlake et les auteurs de la célèbre bande dessinée Les Gardiens, Alan Moore et Dave Gibbons. Dans la période de 1971 à 1982, outre l'écriture des dix romans policiers noirs qui l'ont fait connaître au public, Manchette est partout, directeur de la collection "Futurama" aux Presses de la cité, rédacteur en chef de BD, l'hebdo de la BD, chroniqueur pour Métal hurlant dans la rubrique "Jeux de l'esprit". Puis en 1982 vient le silence romanesque. Manchette continue à réaliser des scénarios pour le cinéma et la télévision et a en projet une vaste fresque littéraire Les Gens du mauvais temps. Mais en 1989, il est opéré d'une tumeur au pancréas et il décède en 1995 d'un cancer du poumon. On retiendra de l'ensemble de sa production romanesque plusieurs chefs d'œuvre L'Affaire N'Gustro, Le Petit Bleu de la côte ouest, La Position du tireur couché. Jean-François Gérault |
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"Sur les rayons des bibliothèques, je vis un monde surgir de l'horizon" (Jack London) |
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