| Introduction
Août 1973, le Magazine littéraire
consacre pour la première fois son dossier au roman noir
que Manchette définit comme le " roman d’intervention
sociale ". Il récidive en avril 1983 et en juin 1996. Le
point commun de ces dates est le soleil, comme si le
roman noir était une littérature estivale. Et
effectivement, j’ai découvert le roman noir un été ....
Le cursus universitaire de lettres
modernes exclut cette littérature de genre, qui pourtant
ne cesse d’être en mouvement et d’alimenter les autres
arts, notamment le cinéma et la bande dessinée. Pourquoi
est-elle en marge, parfois méprisée, alors qu’elle est
incontestablement la grande tendance littéraire de cette
fin de siècle ? Il existe apparemment une lutte des
classes littéraires, fondée sur le style, les qualités
d’écriture ou encore sur le pouvoir d’évocation. Une des
terminologies met en évidence le contexte éditorial. En
effet, Gallimard a créé en 1945 la collection Série
Noire qui regroupe les auteurs de genre noir, par
opposition au genre policier, et qui s’est imposée
aujourd’hui comme la référence absolue. Ainsi, la lutte
des classes se définit couramment comme le combat entre
la littérature blanche et la littérature noire. Ce
combat s’inscrit dans une perspective plus générale,
celle de la littérature contre la paralittérature. Mais
toutes ces classes sont-elles encore aujourd’hui
d’actualité, et sont-elles justifiées ?
Pour répondre à ces questions,
Jean-Patrick Manchette s’est présenté instinctivement
comme le parfait illustrateur, parce que " c’est moins
par hasard que par refus qu’il était venu au polar "
(François Guérif, directeur des éditions Rivages).
Ainsi, derrière ses romans noirs, se cache une volonté
que nous allons tenter de découvrir.
Manchette éclate dans les années 70,
c’est-à-dire aux lendemains des événements de 1968. Il
faut se rappeler le contexte social de l’époque, une
époque où tous les pays connaissent des troubles et des
conflits : en 1968, c’est une France paralysée, mais
c’est aussi le printemps de Prague, l’assassinat de
Martin Luther King, l’attentat contre Robert Kennedy, et
la poursuite de la guerre du Viêt-nam. C’est donc une
année de désordres et de crimes. Ce paysage politique
donne naissance à une nouvelle façon de considérer l’art
et les artistes deviennent des hommes engagés. L’art
n’est plus un jeu gratuit mais un moyen de servir une
cause ou d’être un témoin, puisque " tout artiste
aujourd’hui est embarqué dans la galère de son temps...
Nous sommes en pleine mer. L’artiste, comme les autres,
doit ramer à son tour, sans mourir s’il le peut,
c’est-à-dire en continuant de vivre et de créer "
(Camus). Jean-Patrick Manchette, en voulant faire un
roman d’intervention sociale, hérite de cette conception
moderne et de cette notion d’engagement, c’est pourquoi
il parle dans ses romans du réel social et politique de
son époque, comme le témoigne Didier Daenincks : " d’un
seul coup, Manchette a fait la rupture. Il est arrivé
(...) à une époque où le roman policier français était
embourbé dans le folklore des caves et des mauvais
garçons (...). D’un seul coup, toutes nos préoccupations
nées de 68 apparaissaient. La littérature se mettait à
parler du réel ". Ainsi, alors que le roman noir
français connaissait une anesthésie dans les histoires
de truands, de codes d’honneur ou d’espionnage,
Manchette fait la rupture en ancrant ses romans dans le
réel avec une écriture objective.
Ainsi se dessine mon sujet de
mémoire : pouvons-nous définir l’esthétique de
Jean-Patrick Manchette comme une esthétique de la
rupture ? On entend par esthétique, non seulement le
fond et la forme, mais aussi une prise de position dans
le milieu littéraire. L’encyclopédie Universalis définit
le mot ainsi : dans la synchonie, " elle insère l’objet
dans la culture qui le produit, elle établit la relation
multiple et équivoque de l’invention aux systèmes
qu’elle déconstruit pour reconstruire, de l’œuvre au
milieu social ". Dans la diachronie, " elle est la
continuité qui sous-entend la discontinuité d’un genre,
d’un style ". Ainsi, le mot esthétique entraîne
implicitement la notion de rupture. L’œuvre de Manchette
s’inscrit davantage dans une tradition historique qui
pose les questions suivantes : rupture avec quoi, avec
qui, pour exprimer quoi ?
Manchette rompt donc avec la
tradition française du roman noir des années précédentes
en donnant à ses romans une dimension réaliste et
sociale. Mais ce premier aspect de l’œuvre manchettienne
est à nuancer, puisque l’auteur renoue tout simplement
avec la tradition américaine au niveau du style et du
contenu : le social est le moteur des écrivains
américains des années 30, tel Hammet, Chandler, McCoy,
etc. La réalité constitue donc la première source
d’inspiration, contrairement au roman policier de
détection qui se concentre sur la résolution d’une
énigme par des raisonnements cartésiens. Ainsi, il y a
rupture avec le roman noir français et continuité avec
les auteurs américains. Cependant, ce schéma général
prend effet dans un labyrinthe, dans la mesure où déjà
quelques auteurs avaient tenté de faire évoluer le roman
noir vers des personnages désespérés par une réalité
trop dure (Francis Ryck, Jean Amila) et vers un travail
sur l’écriture (Pierre Siniac).
Nous pouvons donc conclure que
l’œuvre manchettienne s’articule autour d’une rupture
mais s’inscrit également dans la tradition du genre, ce
qui rend cet auteur à la fois classique et moderne.
L’idée de Manchette est donc de retourner aux essences
du roman noir pour renouveler le genre. Cette apparente
contradiction relève de l’évolution historique et
géographique de cette classe littéraire.
Jean-Patrick Manchette s’engouffre
dans ce genre pour différentes raisons, autrement dit il
possède une démarche consciente, comme nous l’avons
suggéré en début d’introduction. Il veut dans un premier
temps exprimer une réalité sociale qui trouve son
support idéal dans le roman noir, comme le témoigne les
auteurs américains. Cette volonté s’accompagne d’un
désir de " faire réfléchir les adeptes ", d’où
l’importance de la notion d’engagement et d’intervention
sociale. Ainsi, il semblerait que ce soient des raisons
éthiques plus qu’esthétiques qui ont amené Manchette à
écrire de la paralittérature. Mais en considérant
l’esthétique comme une prise de position, l’auteur
révèle dans ses romans noirs une hostilité à ce qu’il
appelle la littérature d’art, c’est-à-dire la blanche.
Cette idée se manifeste à travers le respect du code
paralittéraire, du code du roman noir, mais surtout à
travers un style objectif d’origine américaine, appelé
le béhaviorisme. Ce dernier est le seul à posséder " à
priori une qualité offensive dans (...) la guerre du
faux ", autrement dit, il lutte efficacement contre le
style de la littérature d’art qui, selon Manchette,
enjolive la réalité au point de la menacer. L’auteur
mène ce combat depuis son premier livre, parce que
" l’époque de barbarie où nous sommes entrés se prête
moins que jamais aux effusions romantiques ". Ses
conceptions stylistiques et esthétiques se dévoilent à
travers son activité de critique qu’il exerçait pour la
revue Polar. Les éditions Rivages ont publié en
1996 un recueil de ses articles, Chroniques, qui
permettent de comprendre la position du théoricien.
Cette double activité de Manchette,
romancier et théoricien, constitue le cœur de son
esthétique. C’est l’éternel paradoxe entre la théorie et
la pratique. C’est principalement au niveau du style que
l’auteur va se trouver en difficulté. Le béhaviorisme
impose des contraintes strictes qui ôtent toute liberté
au romancier, ainsi parvient-il à éliminer de ses romans
les " effusions romantiques ", c’est-à-dire à être en
accord avec son idéologie et son écriture ? Il y a
véritablement conflit qui peut amener à une rupture à
l’intérieur des ses romans et à une rupture totale avec
l’écriture. Il dit lui-même : " J’ai choisi une
stratégie consistant à aller vers l’art industriel
(...). Et ce qui m’est arrivé est, en termes
stratégiques, une défaite. Je suis maintenant soucieux
de savoir ce que j’ai écrit, d’en être conscient, que
j’ai refait 14 fois le premier chapitre de mon prochain
livre ".
Il prononce ce discours en 1985 et il
n’y aura pas d’autres romans jusqu'à sa mort en 1995.
Pourquoi Manchette devient-il l’absent énigmatique de la
scène littéraire noire, après neuf romans à succès ?
Neuf romans et quatorze ans de silence. Le conflit qui
règne dans son œuvre entre la volonté de produire une
littérature de consommation et la difficile réalisation
de cette volonté trouve peut-être sa libération dans le
retrait, le silence, la rupture.
Pour étudier cette esthétique de la
rupture chez Manchette, j’ai sélectionné trois romans
qui m’ont semblé représentatifs de l’œuvre manchettienne :
son premier livre en solo L’affaire N’gustro,
Le Petit bleu de la côte ouest et La Position du
tireur couché. Le premier (1971) correspond à un
tournant dans l’Histoire du roman noir, puisque
Manchette y introduit la politique. Ainsi, le roman noir
français sort de ses histoires de truands " à la
Giovanni " pour s’ancrer dans une réalité sociale et
politique qui surgit de mai 68. Le second (1976) trace
progressivement l’évolution du romancier qui s’écarte du
contenu pour se concentrer sur la forme. Le dernier
(1981) présente une tentative de radicalisation du style
et il s’agit en même temps du dernier roman de l’auteur,
de son vivant. Entre-temps, vers 1979, le phénomène " néopolar "
surgit. Il s’agit pour Manchette de " l’incapacité du
genre à se renouveler, et donc son éclatement entre le
néoclassicisme et l’ambition littéraire ". Ainsi, les
trois romans de Manchette traverse l’Histoire du roman
noir français et l’histoire du romancier.
C’est autour de ces deux perspectives
indissociables que s’articule notre étude. Dans un
premier temps, Manchette est incontestablement un auteur
classique du genre, sans tenir compte de l’évolution
historique. Autrement dit, il respecte les règles qui se
sont dessinées au-delà de l’histoire et de la
géographie. Cependant, Manchette s’inscrit dans
l’histoire du roman noir en imposant une nouvelle
conception du genre qui rompt avec une certaine
tradition. Cette conception s’accompagne d’une écriture
particulière qui répond aux exigences de Manchette.
Ainsi l’œuvre manchettienne dévoile un combat entre
contraintes et réalisation. |