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Mémoire de Maîtrise. présenté par Laure Hodina  laure.hodina@laposte.net
sous la direction de Francis Vanoye
Octobre 1999

Introduction

MANCHETTE ET LA TRADITION D’UN GENRE

A) Le projet de Jean-Patrick Manchette
1) La notion de lutte des classes littéraires
2) L’engagement de Manchette

B) La démarche paralittéraire
1) L’identité éditoriale
2) Le lecteur comme personnage principal
3) L’organisation du roman

C) Des romans de genre : des romans noirs
1) La thématique du roman noir
2) Une littérature morale
3) Les figures traditionnelles du genre

MANCHETTE ET LE RENOUVELLEMENT D’UN GENRE
A) Le projet de Jean-Patrick Manchette
1) Mai 68
2) L’engagement de Manchette

B) La nouvelle thématique
1) Une nouvelle conception thématique
2) Nouvelle réalité des thèmes traditionnels
3) Les nouveaux horizons

C) Les personnages
1) Le personnage agissant
2) Les autres personnages
3) Une peinture sociale

L’ECRITURE MANCHETTIENNE

A) Le projet de Jean-Patrick Manchette
1) La psychologie béhavioriste
2) L’engagement de Manchette
3) De la psychologie au style béhavioriste

B)Une écriture du réel
1) L’importance de la description et des détails
2) La vérité du langage
3) L’efficacité cinématographique

C) Une écriture critique
1) Rappel sur le style béhavioriste
2) L’humour et ses dérivés
3) Les clichés : un cas particulier

MANCHETTE CONTRE MANCHETTE

A) Les failles du projet théorique de Manchette
1) Les infractions au code paralittéraire et noir
2) Le problème des frontières
3) Les infractions au code béhavioriste

B) Un nouveau récit
1) Vers une littérature d’art
2) Vers un roman de la non révolte
3) Vers une absence de romans


Conclusion
Bibliographie

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Esthétique de la rupture dans les romans de Jean-Patrick Manchette

Introduction

 

Août 1973, le Magazine littéraire consacre pour la première fois son dossier au roman noir que Manchette définit comme le " roman d’intervention sociale ". Il récidive en avril 1983 et en juin 1996. Le point commun de ces dates est le soleil, comme si le roman noir était une littérature estivale. Et effectivement, j’ai découvert le roman noir un été ....

Le cursus universitaire de lettres modernes exclut cette littérature de genre, qui pourtant ne cesse d’être en mouvement et d’alimenter les autres arts, notamment le cinéma et la bande dessinée. Pourquoi est-elle en marge, parfois méprisée, alors qu’elle est incontestablement la grande tendance littéraire de cette fin de siècle ? Il existe apparemment une lutte des classes littéraires, fondée sur le style, les qualités d’écriture ou encore sur le pouvoir d’évocation. Une des terminologies met en évidence le contexte éditorial. En effet, Gallimard a créé en 1945 la collection Série Noire qui regroupe les auteurs de genre noir, par opposition au genre policier, et qui s’est imposée aujourd’hui comme la référence absolue. Ainsi, la lutte des classes se définit couramment comme le combat entre la littérature blanche et la littérature noire. Ce combat s’inscrit dans une perspective plus générale, celle de la littérature contre la paralittérature. Mais toutes ces classes sont-elles encore aujourd’hui d’actualité, et sont-elles justifiées ?

Pour répondre à ces questions, Jean-Patrick Manchette s’est présenté instinctivement comme le parfait illustrateur, parce que " c’est moins par hasard que par refus qu’il était venu au polar " (François Guérif, directeur des éditions Rivages). Ainsi, derrière ses romans noirs, se cache une volonté que nous allons tenter de découvrir.

Manchette éclate dans les années 70, c’est-à-dire aux lendemains des événements de 1968. Il faut se rappeler le contexte social de l’époque, une époque où tous les pays connaissent des troubles et des conflits : en 1968, c’est une France paralysée, mais c’est aussi le printemps de Prague, l’assassinat de Martin Luther King, l’attentat contre Robert Kennedy, et la poursuite de la guerre du Viêt-nam. C’est donc une année de désordres et de crimes. Ce paysage politique donne naissance à une nouvelle façon de considérer l’art et les artistes deviennent des hommes engagés. L’art n’est plus un jeu gratuit mais un moyen de servir une cause ou d’être un témoin, puisque " tout artiste aujourd’hui est embarqué dans la galère de son temps... Nous sommes en pleine mer. L’artiste, comme les autres, doit ramer à son tour, sans mourir s’il le peut, c’est-à-dire en continuant de vivre et de créer " (Camus). Jean-Patrick Manchette, en voulant faire un roman d’intervention sociale, hérite de cette conception moderne et de cette notion d’engagement, c’est pourquoi il parle dans ses romans du réel social et politique de son époque, comme le témoigne Didier Daenincks : " d’un seul coup, Manchette a fait la rupture. Il est arrivé (...) à une époque où le roman policier français était embourbé dans le folklore des caves et des mauvais garçons (...). D’un seul coup, toutes nos préoccupations nées de 68 apparaissaient. La littérature se mettait à parler du réel ". Ainsi, alors que le roman noir français connaissait une anesthésie dans les histoires de truands, de codes d’honneur ou d’espionnage, Manchette fait la rupture en ancrant ses romans dans le réel avec une écriture objective.

Ainsi se dessine mon sujet de mémoire : pouvons-nous définir l’esthétique de Jean-Patrick Manchette comme une esthétique de la rupture ? On entend par esthétique, non seulement le fond et la forme, mais aussi une prise de position dans le milieu littéraire. L’encyclopédie Universalis définit le mot ainsi : dans la synchonie, " elle insère l’objet dans la culture qui le produit, elle établit la relation multiple et équivoque de l’invention aux systèmes qu’elle déconstruit pour reconstruire, de l’œuvre au milieu social ". Dans la diachronie, " elle est la continuité qui sous-entend la discontinuité d’un genre, d’un style ". Ainsi, le mot esthétique entraîne implicitement la notion de rupture. L’œuvre de Manchette s’inscrit davantage dans une tradition historique qui pose les questions suivantes : rupture avec quoi, avec qui, pour exprimer quoi ?

Manchette rompt donc avec la tradition française du roman noir des années précédentes en donnant à ses romans une dimension réaliste et sociale. Mais ce premier aspect de l’œuvre manchettienne est à nuancer, puisque l’auteur renoue tout simplement avec la tradition américaine au niveau du style et du contenu : le social est le moteur des écrivains américains des années 30, tel Hammet, Chandler, McCoy, etc. La réalité constitue donc la première source d’inspiration, contrairement au roman policier de détection qui se concentre sur la résolution d’une énigme par des raisonnements cartésiens. Ainsi, il y a rupture avec le roman noir français et continuité avec les auteurs américains. Cependant, ce schéma général prend effet dans un labyrinthe, dans la mesure où déjà quelques auteurs avaient tenté de faire évoluer le roman noir vers des personnages désespérés par une réalité trop dure (Francis Ryck, Jean Amila) et vers un travail sur l’écriture (Pierre Siniac).

Nous pouvons donc conclure que l’œuvre manchettienne s’articule autour d’une rupture mais s’inscrit également dans la tradition du genre, ce qui rend cet auteur à la fois classique et moderne. L’idée de Manchette est donc de retourner aux essences du roman noir pour renouveler le genre. Cette apparente contradiction relève de l’évolution historique et géographique de cette classe littéraire.

Jean-Patrick Manchette s’engouffre dans ce genre pour différentes raisons, autrement dit il possède une démarche consciente, comme nous l’avons suggéré en début d’introduction. Il veut dans un premier temps exprimer une réalité sociale qui trouve son support idéal dans le roman noir, comme le témoigne les auteurs américains. Cette volonté s’accompagne d’un désir de " faire réfléchir les adeptes ", d’où l’importance de la notion d’engagement et d’intervention sociale. Ainsi, il semblerait que ce soient des raisons éthiques plus qu’esthétiques qui ont amené Manchette à écrire de la paralittérature. Mais en considérant l’esthétique comme une prise de position, l’auteur révèle dans ses romans noirs une hostilité à ce qu’il appelle la littérature d’art, c’est-à-dire la blanche. Cette idée se manifeste à travers le respect du code paralittéraire, du code du roman noir, mais surtout à travers un style objectif d’origine américaine, appelé le béhaviorisme. Ce dernier est le seul à posséder " à priori une qualité offensive dans (...) la guerre du faux ", autrement dit, il lutte efficacement contre le style de la littérature d’art qui, selon Manchette, enjolive la réalité au point de la menacer. L’auteur mène ce combat depuis son premier livre, parce que " l’époque de barbarie où nous sommes entrés se prête moins que jamais aux effusions romantiques ". Ses conceptions stylistiques et esthétiques se dévoilent à travers son activité de critique qu’il exerçait pour la revue Polar. Les éditions Rivages ont publié en 1996 un recueil de ses articles, Chroniques, qui permettent de comprendre la position du théoricien.

Cette double activité de Manchette, romancier et théoricien, constitue le cœur de son esthétique. C’est l’éternel paradoxe entre la théorie et la pratique. C’est principalement au niveau du style que l’auteur va se trouver en difficulté. Le béhaviorisme impose des contraintes strictes qui ôtent toute liberté au romancier, ainsi parvient-il à éliminer de ses romans les " effusions romantiques ", c’est-à-dire à être en accord avec son idéologie et son écriture ? Il y a véritablement conflit qui peut amener à une rupture à l’intérieur des ses romans et à une rupture totale avec l’écriture. Il dit lui-même : " J’ai choisi une stratégie consistant à aller vers l’art industriel (...). Et ce qui m’est arrivé est, en termes stratégiques, une défaite. Je suis maintenant soucieux de savoir ce que j’ai écrit, d’en être conscient, que j’ai refait 14 fois le premier chapitre de mon prochain livre ".

Il prononce ce discours en 1985 et il n’y aura pas d’autres romans jusqu'à sa mort en 1995. Pourquoi Manchette devient-il l’absent énigmatique de la scène littéraire noire, après neuf romans à succès ? Neuf romans et quatorze ans de silence. Le conflit qui règne dans son œuvre entre la volonté de produire une littérature de consommation et la difficile réalisation de cette volonté trouve peut-être sa libération dans le retrait, le silence, la rupture.

Pour étudier cette esthétique de la rupture chez Manchette, j’ai sélectionné trois romans qui m’ont semblé représentatifs de l’œuvre manchettienne : son premier livre en solo L’affaire N’gustro, Le Petit bleu de la côte ouest et La Position du tireur couché. Le premier (1971) correspond à un tournant dans l’Histoire du roman noir, puisque Manchette y introduit la politique. Ainsi, le roman noir français sort de ses histoires de truands " à la Giovanni " pour s’ancrer dans une réalité sociale et politique qui surgit de mai 68. Le second (1976) trace progressivement l’évolution du romancier qui s’écarte du contenu pour se concentrer sur la forme. Le dernier (1981) présente une tentative de radicalisation du style et il s’agit en même temps du dernier roman de l’auteur, de son vivant. Entre-temps, vers 1979, le phénomène " néopolar " surgit. Il s’agit pour Manchette de " l’incapacité du genre à se renouveler, et donc son éclatement entre le néoclassicisme et l’ambition littéraire ". Ainsi, les trois romans de Manchette traverse l’Histoire du roman noir français et l’histoire du romancier.

C’est autour de ces deux perspectives indissociables que s’articule notre étude. Dans un premier temps, Manchette est incontestablement un auteur classique du genre, sans tenir compte de l’évolution historique. Autrement dit, il respecte les règles qui se sont dessinées au-delà de l’histoire et de la géographie. Cependant, Manchette s’inscrit dans l’histoire du roman noir en imposant une nouvelle conception du genre qui rompt avec une certaine tradition. Cette conception s’accompagne d’une écriture particulière qui répond aux exigences de Manchette. Ainsi l’œuvre manchettienne dévoile un combat entre contraintes et réalisation.

"Sur les rayons des bibliothèques, je vis un monde surgir de l'horizon" (Jack London)

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