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Introduction
Après avoir pris conscience qu’il existait une autre
littérature que celle que j’avais abordée à
l’université, il me fallait en connaître les rouages,
les enjeux et les répercussions. Cette autre littérature
a été appelée paralittérature, infra-littérature,
sous-littérature ou encore contre-littérature. Ces
terminologies montrent bien qu’il existe une littérature
autour de laquelle se définissent toutes les autres. Il
s’agit visiblement d’une relation de subordination et de
soumission, comme en témoigne les préfixes utilisés.
Alain-Michel Boyer dans son ouvrage La
paralittérature met en lumière l’abondance des
termes employés, selon un élément constitutif, et
conclut sur leur caractère dépréciatif, partiel et
partial. L’énumération nous semble indispensable pour
mesurer l’ampleur de la relation : littérature de masse
(selon le mode de production), littérature alimentaire
(selon la cause de la production), roman-feuilleton
(selon le mode de publication), littérature de gare
(selon les circuits de distribution), pulp-fiction
(selon la nature du papier), roman à quatre sous (selon
le prix du livre), littérature de concierge (selon la
nature du consommateur), littérature d’évasion (selon la
nature de la consommation) et sous-littérature (selon sa
place par rapport à la littérature).
D’où viennent ces termes ? Qui les a mis en place ?
Manchette, auteur classé dans le genre policier,
pratique définie au sein de la paralittérature, éclate
dans les années 70, c’est-à-dire aux lendemains des
événements de 1968. Il faut se rappeler le contexte
social de l’époque, une époque où tous les pays
connaissent des troubles et des conflits : en 1968,
c’est une France paralysée, mais c’est aussi le
printemps de Prague, l’assassinat de Martin Luther King,
l’attentat contre Robert Kennedy, et la poursuite de la
guerre du Viêt-Nam. C’est donc une année de désordres et
de crimes. Ce paysage politique donne naissance à une
nouvelle façon de considérer l’art, et les artistes
deviennent des hommes engagés. L’art n’est plus un jeu
gratuit mais un moyen de servir une cause ou d’être un
témoin, puisque « tout artiste aujourd’hui est embarqué
dans la galère de son temps… Nous sommes en pleine mer.
L’artiste, comme les autres, doit ramer à son tour, sans
mourir s’il le peut, c’est-à-dire en continuant de vivre
et de créer » (Camus). C’est dans ce contexte précis que
le roman noir français trouve un public et un nombre
d’intellectuels qui lui assurent son soutien. Ainsi, le
rapport entre ces deux littératures n’est pas figé, il
est au contraire en constante évolution. Manchette est
le parfait illustrateur de ce rapport, mais quelle en
est sa nature exacte, entre soumission et valorisation ?
La sociologie de la littérature, discipline apparue
dans les années 60 s’est intéressée à ce phénomène,
constatant que, ce que nous appelons communément
littérature, s’est constitué en institution, imposant
ses lois et créant ses organes de reproduction, de
contrôle, de consécration et de légitimité. Ces
instances possèdent plusieurs fonctions que Jacques
Dubois définit dans L’institution de la littérature :
« elles donnent à l’institution sa forme
organisationnelle (…) ; elles codifient et reproduisent
les normes qui régissent l’ensemble de la production.
Elles sont dépositaires d’une orthodoxie qui permet de
délimiter le champ du littéraire (…). Elles assurent la
circularité des œuvres et leur bon usage ».
De ses définitions, ne pouvons-nous pas en conclure
que le genre policier s’est également constitué en
institution ? En effet, à mesure qu’il s’impose auprès
des éditeurs, des lecteurs, des journalistes, il met en
place un système clos qui l’institutionnalise ; ce
processus lui assure en même temps une autonomie par
rapport à l’institution littéraire. Ainsi, faut-il
parler d’institution ou d’institutions ? Notre travail
cherchera à donner une vision plurielle du mot
institution, qui s’applique à chaque notion qui
sous-entend des règles. Les genres et les sous-genres
sont donc également des institutions. Il y a donc
plusieurs institutions dans l’institution, cette
dernière (employée au singulier) traversant la question
des règles. En effet, elle renvoie à une image
symbolique qui agit sur la production des auteurs.
En effet, nous pouvons dire que les institutions ne
peuvent pas exister sans les auteurs et inversement. Le
lien qui les unit prend différentes formes, au gré des
évolutions littéraires. Les transformations sont le
produit de luttes entre les auteurs qui se disputent la
légitimité, mettant en action une logique de la
distinction qui aboutit à un système de hiérarchisation.
Ainsi, selon Bourdieu, « la hiérarchie qui s’établit à
un moment donné du temps entre les domaines, les œuvres
et les compétences légitimes apparaît comme l’expression
de la structure des rapports de force symbolique entre
premièrement les producteurs de biens symboliques (…) ;
deuxièmement entre les producteurs et les différentes
instances de légitimation, institutions spécifiques
(…) ; troisièmement entre ces différentes instances de
légitimation ».
Dans ces rapports de force, quelle place peut occuper
un auteur ? Manchette semble jouer un rôle important.
D’une part, il contribue à imposer la légitimité du
genre et par conséquent de son institution ; d’autre
part, il nous permet de nous interroger sur les lois
institutionnelles, sur l’opposition entre littérature et
paralittérature et sur le fondement d’une institution.
Comment devient-on une institution ?
Les enjeux de ce travail consistent donc à montrer
comment les institutions fonctionnent, comment les
auteurs se positionnent et sont positionnés. Parce qu’en
effet, il existent des divergences entre ce qu’un auteur
veut et ce que les institutions en font. Manchette en
est un exemple. Ainsi, la question principale est la
suivante : l’auteur peut-il se confronter aux
institutions et en sortir indemne ?
Jean-Patrick Manchette se présente, à nos yeux, comme
l’auteur qui interroge tous ces phénomènes. Appartenant
à un genre, il pose immédiatement le problème de la
transgression des règles établies : « les grands textes
de la littérature policière enfreignent les lois du
genre (…). L’hypothèse est donc que certains textes
policiers parmi les plus construits se distinguent par
le traitement désinvolte qu’ils font subir à la
structure de base et par la crise qu’ils ouvrent dans le
genre dont ils se réclament » (Dubois).
Le genre, se fondant dans une analyse
institutionnelle plus large, permet à Manchette de
remettre en question une certaine littérature, celle que
l’auteur appelle « la littérature d’art ». Il n’hésite
pas à dire que « ce qui est culturel est charogne » et
il considère que le marché de la culture a valorisé le
roman noir « sous le prétexte impudent de consoler la
créature opprimée ». Ainsi, Manchette, à travers ses
écrits paralittéraires, semble vouloir marquer un
rapport de contestation avec les institutions : « j’ai
publié à la Série Noire par choix ». Mais de leurs
côtés, les institutions le soutiennent. C’est le
paradoxe de leur relation qui se révèle finalement dans
le processus de récupération.
Le rapport entre Jean-Patrick Manchette et les
institutions littéraires revêt plusieurs formes. Dans un
premier temps, nous tenterons de comprendre le système
littéraire, en s’interrogeant sur le meneur du jeu.
Manchette apparaît comme un auteur capable de s’imposer
face à l’institution et ses pouvoirs. Cependant, il se
définit avant tout dans une pratique littéraire
particulière et c’est en empruntant ce chemin parallèle
qu’il trouve une notoriété. Mais son rôle dans le genre
policier noir semble indélébile, à tel point qu’il se
confronte au problème de la récupération qui régit l’art
et la société. |