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DEA de lettre moderne présenté par Laure Hodina  laure.hodina@laposte.net
sous la direction de Francis Vanoye
Octobre 2002

Introduction

LA PLACE DE MANCHETTE DANS L’INSTITUTION LITTERAIRE

1. Définitions
2. Manchette vu par l’institution
3. Un rapport de domination ambigu

MANCHETTE ET L’INSTITUTION LITTERAIRE POLICIERE

1. L’institution littéraire policière
2. Le rôle de Manchette dans l’institution policière
3. Manchette, entre institution et mythe

LA RECUPERATION

1. Manchette : deux attitudes contradictoires
2. Les institutions : deux attitudes contradictoires

Conclusion
Bibliographie

Jean-Patrick Manchette et les institutions littéraires
Introduction

 

Après avoir pris conscience qu’il existait une autre littérature que celle que j’avais abordée à l’université, il me fallait en connaître les rouages, les enjeux et les répercussions. Cette autre littérature a été appelée paralittérature, infra-littérature, sous-littérature ou encore contre-littérature. Ces terminologies montrent bien qu’il existe une littérature autour de laquelle se définissent toutes les autres. Il s’agit visiblement d’une relation de subordination et de soumission, comme en témoigne les préfixes utilisés. Alain-Michel Boyer dans son ouvrage La paralittérature met en lumière l’abondance des termes employés, selon un élément constitutif, et conclut sur leur caractère dépréciatif, partiel et partial. L’énumération nous semble indispensable pour mesurer l’ampleur de la relation : littérature de masse (selon le mode de production), littérature alimentaire (selon la cause de la production), roman-feuilleton (selon le mode de publication), littérature de gare (selon les circuits de distribution), pulp-fiction (selon la nature du papier), roman à quatre sous (selon le prix du livre), littérature de concierge (selon la nature du consommateur), littérature d’évasion (selon la nature de la consommation) et sous-littérature (selon sa place par rapport à la littérature).

D’où viennent ces termes ? Qui les a mis en place ? Manchette, auteur classé dans le genre policier, pratique définie au sein de la paralittérature, éclate dans les années 70, c’est-à-dire aux lendemains des événements de 1968. Il faut se rappeler le contexte social de l’époque, une époque où tous les pays connaissent des troubles et des conflits : en 1968, c’est une France paralysée, mais c’est aussi le printemps de Prague, l’assassinat de Martin Luther King, l’attentat contre Robert Kennedy, et la poursuite de la guerre du Viêt-Nam. C’est donc une année de désordres et de crimes. Ce paysage politique donne naissance à une nouvelle façon de considérer l’art, et les artistes deviennent des hommes engagés. L’art n’est plus un jeu gratuit mais un moyen de servir une cause ou d’être un témoin, puisque « tout artiste aujourd’hui est embarqué dans la galère de son temps… Nous sommes en pleine mer. L’artiste, comme les autres, doit ramer à son tour, sans mourir s’il le peut, c’est-à-dire en continuant de vivre et de créer » (Camus). C’est dans ce contexte précis que le roman noir français trouve un public et un nombre d’intellectuels qui lui assurent son soutien. Ainsi, le rapport entre ces deux littératures n’est pas figé, il est au contraire en constante évolution. Manchette est le parfait illustrateur de ce rapport, mais quelle en est sa nature exacte, entre soumission et valorisation ?

La sociologie de la littérature, discipline apparue dans les années 60 s’est intéressée à ce phénomène, constatant que, ce que nous appelons communément littérature, s’est constitué en institution, imposant ses lois et créant ses organes de reproduction, de contrôle, de consécration et de légitimité. Ces instances possèdent plusieurs fonctions que Jacques Dubois définit dans L’institution de la littérature : « elles donnent à l’institution sa forme organisationnelle (…) ; elles codifient et reproduisent les normes qui régissent l’ensemble de la production. Elles sont dépositaires d’une orthodoxie qui permet de délimiter le champ du littéraire (…). Elles assurent la circularité des œuvres et leur bon usage ».

De ses définitions, ne pouvons-nous pas en conclure que le genre policier s’est également constitué en institution ? En effet, à mesure qu’il s’impose auprès des éditeurs, des lecteurs, des journalistes, il met en place un système clos qui l’institutionnalise ; ce processus lui assure en même temps une autonomie par rapport à l’institution littéraire. Ainsi, faut-il parler d’institution ou d’institutions ? Notre travail cherchera à donner une vision plurielle du mot institution, qui s’applique à chaque notion qui sous-entend des règles. Les genres et les sous-genres sont donc également des institutions. Il y a donc plusieurs institutions dans l’institution, cette dernière (employée au singulier) traversant la question des règles. En effet, elle renvoie à une image symbolique qui agit sur la production des auteurs.

En effet, nous pouvons dire que les institutions ne peuvent pas exister sans les auteurs et inversement. Le lien qui les unit prend différentes formes, au gré des évolutions littéraires. Les transformations sont le produit de luttes entre les auteurs qui se disputent la légitimité, mettant en action une logique de la distinction qui aboutit à un système de hiérarchisation. Ainsi, selon Bourdieu, « la hiérarchie qui s’établit à un moment donné du temps entre les domaines, les œuvres et les compétences légitimes apparaît comme l’expression de la structure des rapports de force symbolique entre premièrement les producteurs de biens symboliques (…) ; deuxièmement entre les producteurs et les différentes instances de légitimation, institutions spécifiques (…) ; troisièmement entre ces différentes instances de légitimation ».

Dans ces rapports de force, quelle place peut occuper un auteur ? Manchette semble jouer un rôle important. D’une part, il contribue à imposer la légitimité du genre et par conséquent de son institution ; d’autre part, il nous permet de nous interroger sur les lois institutionnelles, sur l’opposition entre littérature et paralittérature et sur le fondement d’une institution. Comment devient-on une institution ?

Les enjeux de ce travail consistent donc à montrer comment les institutions fonctionnent, comment les auteurs se positionnent et sont positionnés. Parce qu’en effet, il existent des divergences entre ce qu’un auteur veut et ce que les institutions en font. Manchette en est un exemple. Ainsi, la question principale est la suivante : l’auteur peut-il se confronter aux institutions et en sortir indemne ?

Jean-Patrick Manchette se présente, à nos yeux, comme l’auteur qui interroge tous ces phénomènes. Appartenant à un genre, il pose immédiatement le problème de la transgression des règles établies : « les grands textes de la littérature policière enfreignent les lois du genre (…). L’hypothèse est donc que certains textes policiers parmi les plus construits se distinguent par le traitement désinvolte qu’ils font subir à la structure de base et par la crise qu’ils ouvrent dans le genre dont ils se réclament » (Dubois).

Le genre, se fondant dans une analyse institutionnelle plus large, permet à Manchette de remettre en question une certaine littérature, celle que l’auteur appelle « la littérature d’art ». Il n’hésite pas à dire que « ce qui est culturel est charogne » et il considère que le marché de la culture a valorisé le roman noir « sous le prétexte impudent de consoler la créature opprimée ». Ainsi, Manchette, à travers ses écrits paralittéraires, semble vouloir marquer un rapport de contestation avec les institutions : « j’ai publié à la Série Noire par choix ». Mais de leurs côtés, les institutions le soutiennent. C’est le paradoxe de leur relation qui se révèle finalement dans le processus de récupération.

Le rapport entre Jean-Patrick Manchette et les institutions littéraires revêt plusieurs formes. Dans un premier temps, nous tenterons de comprendre le système littéraire, en s’interrogeant sur le meneur du jeu. Manchette apparaît comme un auteur capable de s’imposer face à l’institution et ses pouvoirs. Cependant, il se définit avant tout dans une pratique littéraire particulière et c’est en empruntant ce chemin parallèle qu’il trouve une notoriété. Mais son rôle dans le genre policier noir semble indélébile, à tel point qu’il se confronte au problème de la récupération qui régit l’art et la société.

"Sur les rayons des bibliothèques, je vis un monde surgir de l'horizon" (Jack London)

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