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Banana
(de la manducation de bananes sur la voie publique pour abattre l’ordre établi)
par Didier Daeninckx
Le 16 avril 1993, je recevais cet avis de naissance
sous forme de faire-part dans ma boîte aux lettres :

Les pseudos des deux premiers
signataires pouvaient désigner Jean-Patrick Manchette,
Headline voulant dire « manchette » en terme de presse, et
Jean Échenoz, auteur de « Cherokee » aux éditions de
Minuit. Ce que confirmait la réception d’un nouveau
document le lendemain matin :

Le doute n’étant plus permis, j’appelai
Jean-Patrick Manchette afin d’avoir quelques lumières sur
son Internationale légumière. Il m’expliqua alors avoir
été profondément bousculé par la mort de Makomé, un
adolescent de 17 ans abattu par un policier dans le
commissariat des Grandes-Carrières, un quartier du
dix-huitième arrondissement parisien, le 6 avril 1993.
Jean-Patrick Manchette avait participé à une manifestation
de protestation convoquée le lundi 10 avril et avait
nargué la police venue massivement, en photographiant les
hommes casqués et en jetant près de leurs bottes les peaux
tigrées des bananes qu’il mastiquait.
Le partais le lendemain pour Lisbonne,
requis par l’écriture d’un des scénarios de la série
Novacek qui avait pour cadre la capitale portugaise. Le
numéro d’avril 1993 du magazine de la compagnie française,
glissé près des consignes de sécurité, consacrait un
dossier de trois pages aux miracles rendus possibles par…
la banane ! Un routard racontait comment, en pane d’huile,
il avait pu rouler sur mille kilomètres, la boîte de
vitesse de sa 2cv remplie de chair de banane écrasée, un
ingénieur expliquait la résistance des carrosseries des
voitures Trabant de l’ex-Allemagne de l’Est par la
molécule tirée de la banane, un créateur de mode prédisait
qu’à l’horizon 2010, la moitié des textiles seraient issus
du filage de banane ! À mon retour, j’envoyais à Manchette
l’article daté, il faut le souligner du 1er avril 1993,
accompagné d’un commentaire sur sa vision prophétique de
l’utilisation de la baie oblongue à pulpe farineuse. Il me
répondit par ce mot, le 24 avril 1993 :

(Cher Didier, J’ai reçu avec
amusement « ton » papier sur la banane. Mais je dois
insister sur le fait que BANANA est une affaire sérieuse
quoique dada : j’ai personnellement, « seul et sans armes
» (seuls des bananes et un air abruti), bloqué un
carrefour le 10 avril. Je serais heureux de t’en dire plus
prochainement. Salutations communistes libertaires.
MANCHETTE)
Le droit de tendance (Banana Split)
prévu par l’article 6 des statuts ne fut pas suffisant
pour contrarier les forces centrifuges propres à ce type
de mouvement. Deux fondateurs, dont Cherokee, se
retirèrent très rapidement du groupe. L’assemblée générale
convoquée au tabac de la rue du Rendez-Vous fut d’un
rapport médiocre : seul le dénommé Goémond était présent
pour accueillir les très rares curieux. Il se contenta de
boire au bar en bavardant. Sylvie Cretonne et Puig Antich
Kid étaient absents de Paris, Shuto Headline était quant à
lui « momentanément retenu dans le pavillon
psychiatrique d’un hôpital ».

Le communiqué du 29 avril 1993
conviait les membres restants de BANANA à une assemblée
générale le 11 mai et fixait comme objectifs : « la visite
d’une banque, d’un commissariat, d’une église ;
manducation de bananes, entrave à la circulation & chants
variés). On ne sait si elle eût lieu et plus aucun
document ne témoignera, à l’avenir, du mouvement BANANA. À
ce jour le régime qu’il se promettait d’abattre est
toujours en place.
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