Jean-Patrick Manchette

3 juin 2005
10 ans après

 

Edito par Anissa Belhadjin

Doug Headline : Interview par Anissa Belhadjin

Manchette en quelques photos

Banana par Didier Daeninckx

Correspondance avec la TB1

Manchette et la politique par Marie-Hélène Carpentier

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Alone Together : nouvelle "à la manière de" signée QQ Lapra

Lectures croisées

Que reste-t-il de l'oeuvre de Manchette ? 3 questions à une vingtaine d'auteurs

 

Esthétique de la rupture dans les romans de Jean-Patrick Manchette : mémoire de Laure Hodina

Jean-Patrick Manchette et les institutions littéraires mémoire de Laure Hodina

Jean Patrick Manchette par Jean-François Gérault

T'as prévu quoi en manchette ? par QQ Lapra

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Interview de Doug Headline
par Anissa Belhadjin

 

Tout d'abord, selon vous, que reste-t-il, en 2005, de l'œuvre de Manchette ?

Aujourd'hui, par sa diffusion à travers le monde qui a progressé de manière impressionnante, son oeuvre touche bien davantage de lecteurs qu'à tout autre moment. Au cours de ces dix dernières années, ses romans ont été constamment réimprimés, et donc constamment lus; ils sont à présent disponibles en une quinzaine de langues. Quelques exemples de cet impact croissant: la totalité de ses livres sont édités ou en passe de l'être dans des pays comme l'Italie et l'Allemagne; il est depuis 2002 traduit en Amérique, ce qui est extrêmement rare pour un auteur de roman policier français, La Position du Tireur Couché et Le Petit Bleu de la Côte Ouest ont suscité des critiques réellement remarquables dans des journaux aussi importants que le Washington Post ou le Village Voice, et Hollywood s'intéresse à ses romans ; en Europe, plusieurs nouvelles adaptations de ses livres pour le cinéma se préparent; Jacques Tardi va publier en septembre une version en bande dessinée du Petit Bleu de la Côte Ouest, et envisage l'adaptation de deux autres de ses romans. Enfin, à l'occasion de ce dixième anniversaire, des publications, hommages et commémorations diverses vont avoir lieu un peu partout, en France comme à l'étranger. Ces quelques informations peuvent aider à mesurer l'intérêt que suscite son travail en ce moment, et du même coup "ce qui reste de son oeuvre", pour reprendre votre question.  

Par ailleurs, on peut débattre à l'infini de l'influence de Manchette sur le milieu du polar français, dire qu'elle compte pour beaucoup, ou pour presque rien. Ce serait regarder les choses par le petit bout de la lorgnette: la singularité de Manchette l'auteur et de Manchette l'homme rend un tel exercice stérile. Tout simplement, ce qu'il a laissé dépasse le seul champ du polar français et rayonne bien au-delà. Et il semble que c'est parti pour durer encore longtemps.  

Votre père dit dans la revue Polar, en 1980 "je me fais engueuler depuis des années par mon fils qui voudrait que j'écrive un bouquin positif, un bouquin qui finirait bien; jusqu'à présent je n'ai pas pu". Vous aviez vraiment cette insistance ? pourquoi ?  

C'est de l'humour, ce n'est pas à prendre au premier degré. Cela dit, en effet, au cours de mon adolescence, j'avais une vision du monde moins négative que lui, et je trouvais dommage que ses personnages finissent toujours mal. J'aimais bien les Série Noire les plus légers, en particulier les Westlake qui mettent en scène Dortmunder. Les siens, en revanche, étaient d'une noirceur terrible. Alors je lui suggérais de temps en temps, pour me moquer un peu de son pessimisme, de se choisir un héros positif et d'écrire un roman qui se termine bien. Le détective privé Eugène Tarpon a un peu été créé dans cette optique; c'est son personnage le plus positif. Mais bien entendu, j'avais tort, et il avait raison. Sa vision du monde était juste, et la mienne, fausse. L'état du monde auquel nous sommes parvenus aujourd'hui est une démonstration éclatante d'à quel point il avait raison de voir les choses en noir.  

Quel est, aujourd’hui, selon vous, cet état du monde qui correspond à la vision de Manchette ?  

Ce n'est pas évident pour tout un chacun ? En vrac: 1984 de George Orwell promu au rang de réalité. Le remplacement de la poursuite du bonheur par celle de la propriété. L'humanité écrasée par le mouvement du capital, qui désormais échappe à tout contrôle. La réification généralisée. Bush, Poutine et Zhang Yemin se serrant la main en maîtres du monde devant les caméras de télévision, il y a 2 ou 3 ans. L'art : mort, la littérature : morte, le cinéma : mort. La télévision, poison de masse abrutissant qui inculque la peur du dehors et crée en permanence l'angoisse de vivre: restez chez vous, sous la surveillance des flics, et suivez nos directives, car dehors, le monde est source de terreur. Partout des caméras vidéos, reliées au centraux de police. Partout des flics : un policier derrière chaque citoyen, ce vieux rêve bientôt réalisé. Le contrôle de l'état sur tout. La fin de l'espoir d'un monde différent, ou alors uniquement au terme d'un chaos sanglant où nous laisserons presque tous notre raison et notre peau. "L'Etat rêve d'une fin horrible et triomphale dans la mort, dans la guerre civile absolument généralisée entre les cohortes de flics et de mercenaires et les commandos du nihilisme. C'est le piège qui est tendu aux révoltés et je suis tombé dedans. Et je ne serai pas le seul. Et ça m'emmerde bien." (Nada, 1972). Toujours aussi bien vu, presque trente-cinq ans après. La fin de ce monde, pour bientôt, oui, mais plutôt lentement que vite, à moins d'un sursaut inattendu...  

J'ai lu quelque part (je crois que c'est dans le livre de JF Gérault) que, comme votre père était agoraphobe, vous alliez au cinéma à sa place pour lui raconter les films qui sortaient… Vous pouvez nous en dire plus sur cette collaboration ?  

Cela a duré un petit moment. Il n'est pas beaucoup sorti de son quartier entre 79 et 86. De 79 à 81, il a tenu la chronique cinéma dans Charlie-Hebdo sans aller voir les films sur lesquels il écrivait. Il avait intitulé ses chroniques "Les Yeux de la Momie" puis "L'aveugle au pistolet", parce que ça résumait bien la situation. Au début je lui racontais les films, et il tirait de mes récits ce qui l'intéressait tout en modérant les excès d'enthousiasme ou de fureur dûs à ma jeunesse; à la fin, les tout derniers mois, je brouillonnais pour lui. Les plus mauvais passages des chroniques, vers la fin, me sont dûs; ce sont en partie mes brouillons qu'il réécrivait. A ce moment-là, faire cette chronique lui pesait vraiment et il se fichait un peu du résultat. Nous avons émis certains jugements hâtifs ou erronés, d'autres très justes. Et par ailleurs, son énorme culture cinématographique lui permettait d'écrire sur un grand nombre de films anciens qu'il avait bel et bien vus et sur lequels il dit des choses magnifiques. En vérité, le cinéma moderne l'intéressait moins que le cinéma classique.  

Quels films en particulier, ou genre de films, aimait-il ?  

Il adorait le cinéma. En règle générale: le grand cinéma hollywoodien de 1915 à 1960, et en particulier ses auteurs excentriques. Ses amours de jeunesse: la série B des années 50, le western tout spécialement.  

Petite liste de quelques favoris, non exhaustive et loin de là, réalisateurs cités avant les titres:  

Budd Boetticher : The Tall T / L'Homme de l'Arizona

Budd Boetticher : Buchanan rides alone / L'Aventurier du Texas

Budd Boetticher : Ride Lonesome / La Chevauchée de la Vengeance

Budd Boetticher : Comanche Station / Prisonnière des Comanches

Samuel Fuller: Le démon des Eaux Troubles

Samuel Fuller: Le Port de la drogue

Robert Aldrich : Vera Cruz

King Vidor : Ruby Gentry / La Furie du désir

Josef Von Sternberg: Fièvre sur Anatahan

Howard Hawks : Viva Villa!

Howard Hawks : The Big Sky / La Captive aux yeux clairs

Alfred Hitchcock : Marnie

Edward Ludwig : Wake of the red witch / Le Réveil de la Sorcière Rouge

Richard Sarafian : Le Convoi Sauvage

Et presque tout John Ford.

 

Manchette, en tant que "pro-situ", écrit des choses très dures sur le néo-polar, "ersatz", "récupéré" ou "récupérateur", totalisateur et autodestructeur, "camelote"… On a une impression de rage, de désillusion et d'ironie. Était-il si radical ? sur la question du polar, et d'ailleurs aussi sur celle de la société  

Oui, il était absolument radical et intransigeant. Il a mené, dès 1969, dans son journal, une analyse très critique de sa propre activité d'écrivain à l'intérieur d'une société capitaliste où la récupération est loi, l'art, mort depuis longtemps et où toute création devient aussitôt une marchandise, et en fin de compte n'est autorisée à exister que si elle a la capacité de devenir une marchandise (revoilà la fameuse réification: la transformation de tout en objet). Il était évidemment proche des Situs dans sa pensée et les dépassait peut-être même parfois dans la noirceur de sa vision. Il attendait l'effondrement du monde tel que nous le connaissons, avec la certitude que cet effondrement viendrait assez vite, mais sans impatience puisqu'il savait que tout serait emporté alors, lui-même compris. Un tel point de vue ne rend pas la vie de tous les jours particulièrement simple.  

Dans la préface de La Princesse, vous parlez du "paradoxe" Manchette, d'ailleurs sensible dans ses Chroniques. C'est à la fois l'amour du roman noir américain des origines, en même temps que la critique de la forme-polar; l'idée que le polar ne peut être qu'une distraction, et l'engagement dont on le crédite; son refus de "la prétention littéraire" et son extrême recherche dans l'écriture… Manchette était-il paradoxal ?  

Je ne sais pas si je saisis bien les enjeux et le sens de cette question. Il n'y a, sur ces points, pas tant de paradoxes que cela. Amour du roman noir des origines, en effet; activité critique sur la forme, oui, mais pour en montrer les écueils lorsqu'on la pratique à l'envers ou pour de mauvaises raisons comme, disons, dans les cas d'Agatha Christie ou d'Auguste Le Breton. Quant au caractère distrayant d'une forme, il n'interdit en rien d'y introduire un engagement (ou de s'engager en sa faveur). Les contenus les plus subversifs passent souvent camouflés sous des atours inoffensifs, c'est un bon moyen pour qu'ils échappent à toute tentative de contrôle. Sur le dernier point, là encore, il n'y a pas antinomie à refuser la prétention littéraire tout en essayant de travailler son texte. Refuser la prétention littéraire, c'est refuser de s'assimiler à la littérature "blanche", respectable et primable, qui globalement n'a produit que du vide depuis 1950 (ou disons même 1930 si on veut être plus radical). Travailler le texte, c'est un truc que l'on fait dans son coin, par amour de la langue, ou pour atteindre l'efficacité maximale de la phrase, ou pour un tas d'autres raisons. L'un n'empêche pas l'autre et je n'y vois pas de véritable paradoxe.  

Comment expliquez-vous l'extrême notoriété de Manchette, qui n'a fait que s'intensifier, y compris après qu'il a arrêté de publier des romans ?  

En bref : par le fait qu'il est 1) le meilleur auteur de roman noir français et 2) l'un des grands stylistes de son siècle, toutes catégories confondues. Et peut-être aussi par sa personnalité atypique, caractérisée par une lucidité extrême, y compris vis-à-vis de ses propres contradictions et faiblesses, et une hauteur de vues peu commune.  

Dans une revue appelée Combo ! Manchette a donné en 1991 une interview (en ligne sur _www.davduf.net_ <http://www.davduf.net/>), où il évoque quelques-uns de ses polars préférés des années 80 : Mortelle randonnée de Marc Behm ; Le clou de la saison de John Crosby ; On tue aussi les anges de Kenneth Jupp ; Le soleil qui s’éteint de Robin Cook ; Huit millions de morts en sursis, de Lawrence Block, Le Dahlia noir de James Ellroy. Pas de polars français, savez-vous pourquoi ?  

Parce qu'il n'y en avait pas eu de bons ? ça semble logique, non ?  

Au passage, il faut préciser que cette interview a été obtenue et effectuée de manière assez farfelue (ou peut-être faudrait-il plutôt dire inélégante) alors que Manchette, très affaibli physiquement et psychologiquement, se trouvait à l'hôpital à l'occasion de ses démêlés avec le cancer. Le plus touchant, au fond, est que, dans l'interview, il se dit des choses très passionnantes.  

Votre père avait en chantier une grande saga "polaro-historique", "Les gens du mauvais temps", dont La Princesse du sang était le premier opus. Avait-il arrêté une trame complète à cet ensemble ?  

Non. Mais il devait intégrer plusieurs projets inaboutis à ce cycle, dont l'objectif était de remonter le fil de l'histoire du XXe siècle de l'après-guerre (plus précisément de 1956, mais avec des flashes-back avant cette date) aux années 90. On trouvera un grand nombre d'éléments intéressants sur ce sujet dans le volume de la collection Quarto qui sort en mai chez Gallimard et reprend tous les romans de Manchette, en y ajoutant une foule de notes inédites sur ses romans, et notamment sur le projet "Mauvais Temps".  

Tarpon est le seul héros "brave type" de toute l'œuvre manchettienne; votre père n'excluait pas d'y revenir un jour. En savez-vous plus à ce sujet ? A quoi aurait pu ressembler le troisième épisode des aventures de Tarpon ?  

Il y a eu effectivement le projet d'un troisième Tarpon, qu'il a envisagé d'écrire au cours de l'été 77, et dont il parle dans son journal au cours de la première semaine de juillet 77, mais qu'il n'a pas concrétisé. Il aimait bien le personnage de Tarpon et souhaitait le faire évoluer au fil des bouquins, le rendre progressivement de plus en plus intelligent et détenteur d'une conscience politique croissante. Mais en même temps, il considérait que la figure imposée du privé engendrait beaucoup de limites. Le refus de Manchette de prendre un flic sous quelque forme que ce soit pour héros et l'évolution personnelle de Tarpon, après Que d'os!,<> rendait impossible au héros d'accepter des tâches de flic. Il ne pouvait donc plus s'occuper d'adultère, d'enquêtes de moralité sur des employés, etc. Ne lui serait donc resté que la possibilité d'effectuer des tâches excentriques: basses besognes comme le gardiennage et parfois un extra (garde du corps de star) procuré par Charlotte ou par Haymann, de manière à lui assurer un modeste revenu ; hautes besognes, des enquêtes extraordinaires.  

Le troisième Tarpon a été imaginé à une période où Manchette s'intéressait particulièrement aux jeux de stratégie, participait à des tournois d'échecs dans un club de banlieue et rédigeait une chronique des jeux de l'esprit pour Métal Hurlant. Dans ses notes, il explique qu'il se serait agi, je cite,  "d'une enquête itinérante, présentant les qualités d'un jeu stratégique, et mettant Tarpon en contact avec des individus et groupes adonnés aux jeux stratégiques, du plus simple (pile ou face) au plus complexe (Kriegspiel mondial d'heroic fantasy)". Le fin mot de la structure aurait pu être une affaire d'espionnage. Il voulait en tout cas  "ménager une progression chronologique sur le plan de la progression du /jeu/ mené et parallèlement sur la /qualité/ (promotion) de Tarpon non pas de stade de jeu en stade de jeu, mais de /jeu/ en /jeu/ -- les règles devenant différentes et plus complexes à chaque partie (chapitre)." Au début Tarpon devait être un pion manipulé par un joueur. A la fin, il aurait été promu joueur et aurait gagné contre son adversaire. Le départ du récit aurait adopté la structure la plus simple du pile ou face, ou du tirage au sort sous toutes ses formes (jeu de l'Oie, loterie, loto), puis les chapitres suivants auraient été déterminés en fonction d'une progression à partir de là, du point de vue du jeu utilisé -- par exemple loto -> jeu de l'Oie -> bataille -> bataille navale -> morpion -> dames -> échecs -> shogi -> middle shogi -> Kriegspiel.  

Au mois d'août, Manchette attaquait La Position du Tireur Couché, et Tarpon ne reprit jamais du service.  

Pour vous, la littérature blanche c'est le quotidien, et la littérature de genre, l'aventure ?  

Si on se réfère à ce qui a été écrit après 1950, la littérature blanche, c'est immanquablement ennuyeux et mauvais, en dehors de rarissimes exceptions, et la littérature de genre, c'est parfois encore bel et bon, même si de moins en moins souvent. La littérature blanche tente de reproduire la vie réelle ou de la commenter, et ce n'est presque jamais intéressant. A l'opposé, la littérature de genre ne cesse de réinventer la réalité ou de la pousser au-delà de ses limites. A peu près tout le monde sait ça. Et, par conséquent, à peu près tout le monde préfèrera toujours lire un Arlequin, un Stephen King ou un Série Noire plutôt qu'un auteur de "littérature" contemporain. Ce n'est que justice.  

Vous êtes le réalisateur du film Brocéliande, thriller fantastique sorti en 2003, ayant pour cadre la forêt bretonne du même nom. Avez-vous un autre film en projet, ou en chantier ?  

J'aimerais mettre en route des adaptations de La Position du Tireur Couché et du Petit Bleu de la Côte Ouest, justement. Mais il faut trouver un producteur qui accepte de tels projets, ce qui n'est pas évident en ce moment. Espérons que j'y arriverai. L'avenir nous le dira.  

Dix ans tout juste après la disparition de Manchette, quelles traces pensez-vous qu'il a laissées dans le polar français ?  

Des grandes. Il est l'aune à laquelle on peut mesurer la place de chacun dans le genre, et les progrès ou la régression du genre. Il est trop difficile de l'égaler et son talent était trop particulier pour qu'il ait véritablement fait école au niveau stylistique, en dehors de Jean Echenoz dont le style n'existerait peut-être pas de cette façon sans Manchette, ce qu'il affirme d'ailleurs volontiers lui-même. Sur le plan des thèmes ou de la critique sociale "dure", je ne peux rien dire car je ne lis presque jamais de polars français, encore moins depuis la mort de Pierre Siniac. Je les trouve tous faibles, comparés à Manchette.  

Quelles sont les dernières lectures qui vous ont plu ?  

Flashfire de Richard Stark et Motus! de Donald Westlake; Anthracite, Black Flag, et Le Château d'Eymerich de Valerio Evangelisti; Alice dans l'ombre de Barbara Garlaschelli; le scénario du 'Convoyeur ' de Nicolas Boukhrief et Eric Besnard.  

Mauvais Genres, qui a demandé, entre autres auteurs, à Didier Daeninckx de parler de Manchette a reçu de sa part un texte très intéressant sur le lancement du mouvement "Banana". Pourriez-vous nous parler de ce mouvement ?  

C'était une bouffonnerie totale, une excentricité que l'on ne peut prendre au sérieux; et en même temps, sur le terrain et de manière tout à fait concrète, c'était la démonstration que chacun, avec un peu d'audace et des ressources modestes (ici, des peaux de bananes ostensiblement abandonnées devant les pieds des flics au cours des manifestations), on peut efficacement lutter contre l'ordre établi et semer le bordel avec bien peu de moyens. Peut-être qu'il n'avait pas d'autre but que celui-là. Au final, c'est de manière poignante une espèce de last hurrah, un des derniers galops de quelqu'un qui se révolte contre le monde alors qu'il se sait perdu. Vous y verrez encore une fois le paradoxe de Manchette qui vous est cher. Farce absurde en façade, grandeur d'âme et désespoir derrière: c'est du pur Manchette.  

Quelle(s) question(s) intéressante(s) aurais-je oublié de vous poser ?  

Disons pour finir que la parution du volume Quarto fin mai et celle du Journal que l'on prévoit en fin d'année (sans doute un premier tome allant de 1966 au milieu des années 70, vu que l'ensemble est vraiment énorme) vont apporter pas mal de nouveaux éléments de réflexion à tous ceux qui s'intéressent à Manchette. Ce sera l'occasion d'autres débats et d'autres tentatives d'interprétation sur ce drôle de type qui était mon père...  

 

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