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Interview de Doug Headline
par Anissa Belhadjin
Tout d'abord, selon vous, que reste-t-il, en 2005, de l'œuvre de Manchette
?
Aujourd'hui, par sa diffusion à travers le monde qui a progressé de
manière impressionnante, son oeuvre touche bien davantage de lecteurs
qu'à tout autre moment. Au cours de ces dix dernières années, ses romans
ont été constamment réimprimés, et donc constamment lus; ils sont à
présent disponibles en une quinzaine de langues. Quelques exemples de
cet impact croissant: la totalité de ses livres sont édités ou en passe
de l'être dans des pays comme l'Italie et l'Allemagne; il est depuis
2002 traduit en Amérique, ce qui est extrêmement rare pour un auteur de
roman policier français, La Position du Tireur Couché et Le Petit Bleu
de la Côte Ouest ont suscité des critiques réellement remarquables dans
des journaux aussi importants que le Washington Post ou le Village
Voice, et Hollywood s'intéresse à ses romans ; en Europe, plusieurs
nouvelles adaptations de ses livres pour le cinéma se préparent; Jacques
Tardi va publier en septembre une version en bande dessinée du Petit
Bleu de la Côte Ouest, et envisage l'adaptation de deux autres de ses
romans. Enfin, à l'occasion de ce dixième anniversaire, des
publications, hommages et commémorations diverses vont avoir lieu un peu
partout, en France comme à l'étranger. Ces quelques informations peuvent
aider à mesurer l'intérêt que suscite son travail en ce moment, et du
même coup "ce qui reste de son oeuvre", pour reprendre votre question.
Par ailleurs, on peut débattre à l'infini de l'influence de Manchette
sur le milieu du polar français, dire qu'elle compte pour beaucoup, ou
pour presque rien. Ce serait regarder les choses par le petit bout de la
lorgnette: la singularité de Manchette l'auteur et de Manchette l'homme
rend un tel exercice stérile. Tout simplement, ce qu'il a laissé dépasse
le seul champ du polar français et rayonne bien au-delà. Et il semble
que c'est parti pour durer encore longtemps.
Votre père dit dans la revue Polar, en 1980 "je me fais
engueuler depuis des années par mon fils qui voudrait que j'écrive
un bouquin positif, un bouquin qui finirait bien; jusqu'à présent
je n'ai pas pu". Vous aviez vraiment cette insistance ? pourquoi ?
C'est de l'humour, ce n'est pas à prendre au premier degré. Cela dit, en
effet, au cours de mon adolescence, j'avais une vision du monde moins
négative que lui, et je trouvais dommage que ses personnages finissent
toujours mal. J'aimais bien les Série Noire les plus légers, en
particulier les Westlake qui mettent en scène Dortmunder. Les siens, en
revanche, étaient d'une noirceur terrible. Alors je lui suggérais de
temps en temps, pour me moquer un peu de son pessimisme, de se choisir
un héros positif et d'écrire un roman qui se termine bien. Le détective
privé Eugène Tarpon a un peu été créé dans cette optique; c'est son
personnage le plus positif. Mais bien entendu, j'avais tort, et il avait
raison. Sa vision du monde était juste, et la mienne, fausse. L'état du
monde auquel nous sommes parvenus aujourd'hui est une démonstration
éclatante d'à quel point il avait raison de voir les choses en noir.
Quel est, aujourd’hui, selon vous, cet état du monde qui
correspond à la vision de Manchette ?
Ce n'est pas évident pour tout un chacun ? En vrac: 1984 de George
Orwell promu au rang de réalité. Le remplacement de la poursuite du
bonheur par celle de la propriété. L'humanité écrasée par le mouvement
du capital, qui désormais échappe à tout contrôle. La réification
généralisée. Bush, Poutine et Zhang Yemin se serrant la main en maîtres
du monde devant les caméras de télévision, il y a 2 ou 3 ans. L'art :
mort, la littérature : morte, le cinéma : mort. La télévision, poison de
masse abrutissant qui inculque la peur du dehors et crée en permanence
l'angoisse de vivre: restez chez vous, sous la surveillance des flics,
et suivez nos directives, car dehors, le monde est source de terreur.
Partout des caméras vidéos, reliées au centraux de police. Partout des
flics : un policier derrière chaque citoyen, ce vieux rêve bientôt
réalisé. Le contrôle de l'état sur tout. La fin de l'espoir d'un monde
différent, ou alors uniquement au terme d'un chaos sanglant où nous
laisserons presque tous notre raison et notre peau. "L'Etat rêve d'une
fin horrible et triomphale dans la mort, dans la guerre civile
absolument généralisée entre les cohortes de flics et de mercenaires et
les commandos du nihilisme. C'est le piège qui est tendu aux révoltés et
je suis tombé dedans. Et je ne serai pas le seul. Et ça m'emmerde bien."
(Nada, 1972). Toujours aussi bien vu, presque trente-cinq ans après. La
fin de ce monde, pour bientôt, oui, mais plutôt lentement que vite, à
moins d'un sursaut inattendu...
J'ai lu quelque part (je crois que c'est dans le livre de JF
Gérault) que, comme votre père était agoraphobe, vous alliez au
cinéma à sa place pour lui raconter les films qui sortaient… Vous
pouvez nous en dire plus sur cette collaboration ?
Cela a duré un petit moment. Il n'est pas beaucoup sorti de son quartier
entre 79 et 86. De 79 à 81, il a tenu la chronique cinéma dans
Charlie-Hebdo sans aller voir les films sur lesquels il écrivait. Il
avait intitulé ses chroniques "Les Yeux de la Momie" puis "L'aveugle au
pistolet", parce que ça résumait bien la situation. Au début je lui
racontais les films, et il tirait de mes récits ce qui l'intéressait
tout en modérant les excès d'enthousiasme ou de fureur dûs à ma
jeunesse; à la fin, les tout derniers mois, je brouillonnais pour lui.
Les plus mauvais passages des chroniques, vers la fin, me sont dûs; ce
sont en partie mes brouillons qu'il réécrivait. A ce moment-là, faire
cette chronique lui pesait vraiment et il se fichait un peu du résultat.
Nous avons émis certains jugements hâtifs ou erronés, d'autres très
justes. Et par ailleurs, son énorme culture cinématographique lui
permettait d'écrire sur un grand nombre de films anciens qu'il avait bel
et bien vus et sur lequels il dit des choses magnifiques. En vérité, le
cinéma moderne l'intéressait moins que le cinéma classique.
Quels films en particulier, ou genre de films, aimait-il ?
Il adorait le cinéma. En règle générale: le grand cinéma hollywoodien de
1915 à 1960, et en particulier ses auteurs excentriques. Ses amours de
jeunesse: la série B des années 50, le western tout spécialement.
Petite liste de quelques favoris, non exhaustive et loin de là,
réalisateurs cités avant les titres:
Budd Boetticher : The Tall T / L'Homme de l'Arizona
Budd Boetticher : Buchanan rides alone / L'Aventurier du Texas
Budd Boetticher : Ride Lonesome / La Chevauchée de la Vengeance
Budd Boetticher : Comanche Station / Prisonnière des Comanches
Samuel Fuller: Le démon des Eaux Troubles
Samuel Fuller: Le Port de la drogue
Robert Aldrich : Vera Cruz
King Vidor : Ruby Gentry / La Furie du désir
Josef Von Sternberg: Fièvre sur Anatahan
Howard Hawks : Viva Villa!
Howard Hawks : The Big Sky / La Captive aux yeux clairs
Alfred Hitchcock : Marnie
Edward Ludwig : Wake of the red witch / Le Réveil de la Sorcière Rouge
Richard Sarafian : Le Convoi Sauvage
Et presque tout John Ford.
Manchette, en tant que "pro-situ", écrit des choses très dures sur
le néo-polar, "ersatz", "récupéré" ou "récupérateur", totalisateur et
autodestructeur, "camelote"… On a une impression de rage, de désillusion
et d'ironie. Était-il si radical ? sur la question du polar, et
d'ailleurs aussi sur celle de la société
Oui, il était absolument radical et intransigeant. Il a mené, dès 1969,
dans son journal, une analyse très critique de sa propre activité
d'écrivain à l'intérieur d'une société capitaliste où la récupération
est loi, l'art, mort depuis longtemps et où toute création devient
aussitôt une marchandise, et en fin de compte n'est autorisée à exister
que si elle a la capacité de devenir une marchandise (revoilà la fameuse
réification: la transformation de tout en objet). Il était évidemment
proche des Situs dans sa pensée et les dépassait peut-être même parfois
dans la noirceur de sa vision. Il attendait l'effondrement du monde tel
que nous le connaissons, avec la certitude que cet effondrement
viendrait assez vite, mais sans impatience puisqu'il savait que tout
serait emporté alors, lui-même compris. Un tel point de vue ne rend pas
la vie de tous les jours particulièrement simple.
Dans la préface de La Princesse, vous parlez du "paradoxe"
Manchette, d'ailleurs sensible dans ses Chroniques. C'est à la fois
l'amour du roman noir américain des origines, en même temps que la
critique de la forme-polar; l'idée que le polar ne peut être qu'une
distraction, et l'engagement dont on le crédite; son refus de "la
prétention littéraire" et son extrême recherche dans l'écriture…
Manchette était-il paradoxal ?
Je ne sais pas si je saisis bien les enjeux et le sens de cette
question. Il n'y a, sur ces points, pas tant de paradoxes que cela.
Amour du roman noir des origines, en effet; activité critique sur la
forme, oui, mais pour en montrer les écueils lorsqu'on la pratique à
l'envers ou pour de mauvaises raisons comme, disons, dans les cas
d'Agatha Christie ou d'Auguste Le Breton. Quant au caractère distrayant
d'une forme, il n'interdit en rien d'y introduire un engagement (ou de
s'engager en sa faveur). Les contenus les plus subversifs passent
souvent camouflés sous des atours inoffensifs, c'est un bon moyen pour
qu'ils échappent à toute tentative de contrôle. Sur le dernier point, là
encore, il n'y a pas antinomie à refuser la prétention littéraire tout
en essayant de travailler son texte. Refuser la prétention littéraire,
c'est refuser de s'assimiler à la littérature "blanche", respectable et
primable, qui globalement n'a produit que du vide depuis 1950 (ou disons
même 1930 si on veut être plus radical). Travailler le texte, c'est un
truc que l'on fait dans son coin, par amour de la langue, ou pour
atteindre l'efficacité maximale de la phrase, ou pour un tas d'autres
raisons. L'un n'empêche pas l'autre et je n'y vois pas de véritable
paradoxe.
Comment expliquez-vous l'extrême notoriété de Manchette, qui n'a fait
que s'intensifier, y compris après qu'il a arrêté de publier des romans ?
En bref : par le fait qu'il est 1) le meilleur auteur de roman noir
français et 2) l'un des grands stylistes de son siècle, toutes
catégories confondues. Et peut-être aussi par sa personnalité atypique,
caractérisée par une lucidité extrême, y compris vis-à-vis de ses
propres contradictions et faiblesses, et une hauteur de vues peu commune.
Dans une revue appelée Combo ! Manchette a donné en 1991 une
interview (en ligne sur _www.davduf.net_ <http://www.davduf.net/>),
où
il évoque quelques-uns de ses polars préférés des années 80 : Mortelle
randonnée de Marc Behm ; Le clou de la saison de John Crosby ; On
tue aussi les anges de Kenneth Jupp ; Le soleil qui s’éteint de Robin
Cook ; Huit millions de morts en sursis, de Lawrence Block, Le Dahlia
noir de James Ellroy. Pas de polars français, savez-vous pourquoi ?
Parce qu'il n'y en avait pas eu de bons ? ça semble logique, non ?
Au passage, il faut préciser que cette interview a été obtenue et
effectuée de manière assez farfelue (ou peut-être faudrait-il plutôt
dire inélégante) alors que Manchette, très affaibli physiquement et
psychologiquement, se trouvait à l'hôpital à l'occasion de ses démêlés
avec le cancer. Le plus touchant, au fond, est que, dans l'interview, il
se dit des choses très passionnantes.
Votre père avait en chantier une grande saga "polaro-historique",
"Les gens du mauvais temps", dont La Princesse du sang était le
premier opus. Avait-il arrêté une trame complète à cet ensemble ?
Non. Mais il devait intégrer plusieurs projets inaboutis à ce cycle,
dont l'objectif était de remonter le fil de l'histoire du XXe siècle de
l'après-guerre (plus précisément de 1956, mais avec des flashes-back
avant cette date) aux années 90. On trouvera un grand nombre d'éléments
intéressants sur ce sujet dans le volume de la collection Quarto qui
sort en mai chez Gallimard et reprend tous les romans de Manchette, en y
ajoutant une foule de notes inédites sur ses romans, et notamment sur le
projet "Mauvais Temps".
Tarpon est le seul héros "brave type" de toute l'œuvre
manchettienne; votre père n'excluait pas d'y revenir un jour. En
savez-vous plus à ce sujet ? A quoi aurait pu ressembler le troisième
épisode des aventures de Tarpon ?
Il y a eu effectivement le projet d'un troisième Tarpon, qu'il a
envisagé d'écrire au cours de l'été 77, et dont il parle dans son
journal au cours de la première semaine de juillet 77, mais qu'il n'a
pas concrétisé. Il aimait bien le personnage de Tarpon et souhaitait le
faire évoluer au fil des bouquins, le rendre progressivement de plus en
plus intelligent et détenteur d'une conscience politique croissante.
Mais en même temps, il considérait que la figure imposée du privé
engendrait beaucoup de limites. Le refus de Manchette de prendre un flic
sous quelque forme que ce soit pour héros et l'évolution personnelle de
Tarpon, après Que d'os!,<> rendait impossible au héros d'accepter des
tâches de flic. Il ne pouvait donc plus s'occuper d'adultère, d'enquêtes
de moralité sur des employés, etc. Ne lui serait donc resté que la
possibilité d'effectuer des tâches excentriques: basses besognes comme
le gardiennage et parfois un extra (garde du corps de star) procuré par
Charlotte ou par Haymann, de manière à lui assurer un modeste revenu ;
hautes besognes, des enquêtes extraordinaires.
Le troisième Tarpon a été imaginé à une période où Manchette
s'intéressait particulièrement aux jeux de stratégie, participait à des
tournois d'échecs dans un club de banlieue et rédigeait une chronique
des jeux de l'esprit pour Métal Hurlant. Dans ses notes, il explique
qu'il se serait agi, je cite, "d'une enquête itinérante, présentant les
qualités d'un jeu stratégique, et mettant Tarpon en contact avec des
individus et groupes adonnés aux jeux stratégiques, du plus simple (pile
ou face) au plus complexe (Kriegspiel mondial d'heroic fantasy)". Le fin
mot de la structure aurait pu être une affaire d'espionnage. Il voulait
en tout cas "ménager une progression chronologique sur le plan de la
progression du /jeu/ mené et parallèlement sur la /qualité/ (promotion)
de Tarpon non pas de stade de jeu en stade de jeu, mais de /jeu/ en
/jeu/ -- les règles devenant différentes et plus complexes à chaque
partie (chapitre)." Au début Tarpon devait être un pion manipulé par un
joueur. A la fin, il aurait été promu joueur et aurait gagné contre son
adversaire. Le départ du récit aurait adopté la structure la plus simple
du pile ou face, ou du tirage au sort sous toutes ses formes (jeu de
l'Oie, loterie, loto), puis les chapitres suivants auraient été
déterminés en fonction d'une progression à partir de là, du point de vue
du jeu utilisé -- par exemple loto -> jeu de l'Oie -> bataille ->
bataille navale -> morpion -> dames -> échecs -> shogi -> middle shogi
-> Kriegspiel.
Au mois d'août, Manchette attaquait La Position du Tireur Couché, et
Tarpon ne reprit jamais du service.
Pour vous, la littérature blanche c'est le quotidien, et la
littérature de genre, l'aventure ?
Si on se réfère à ce qui a été écrit après 1950, la littérature blanche,
c'est immanquablement ennuyeux et mauvais, en dehors de rarissimes
exceptions, et la littérature de genre, c'est parfois encore bel et bon,
même si de moins en moins souvent. La littérature blanche tente de
reproduire la vie réelle ou de la commenter, et ce n'est presque jamais
intéressant. A l'opposé, la littérature de genre ne cesse de réinventer
la réalité ou de la pousser au-delà de ses limites. A peu près tout le
monde sait ça. Et, par conséquent, à peu près tout le monde préfèrera
toujours lire un Arlequin, un Stephen King ou un Série Noire plutôt
qu'un auteur de "littérature" contemporain. Ce n'est que justice.
Vous êtes le réalisateur du film Brocéliande, thriller fantastique
sorti en 2003, ayant pour cadre la forêt bretonne du même nom. Avez-vous
un autre film en projet, ou en chantier ?
J'aimerais mettre en route des adaptations de La Position du Tireur
Couché et du Petit Bleu de la Côte Ouest, justement. Mais il faut
trouver un producteur qui accepte de tels projets, ce qui n'est pas
évident en ce moment. Espérons que j'y arriverai. L'avenir nous le dira.
Dix ans tout juste après la disparition de Manchette, quelles traces
pensez-vous qu'il a laissées dans le polar français ?
Des grandes. Il est l'aune à laquelle on peut mesurer la place de chacun
dans le genre, et les progrès ou la régression du genre. Il est trop
difficile de l'égaler et son talent était trop particulier pour qu'il
ait véritablement fait école au niveau stylistique, en dehors de Jean
Echenoz dont le style n'existerait peut-être pas de cette façon sans
Manchette, ce qu'il affirme d'ailleurs volontiers lui-même. Sur le plan
des thèmes ou de la critique sociale "dure", je ne peux rien dire car je
ne lis presque jamais de polars français, encore moins depuis la mort de
Pierre Siniac. Je les trouve tous faibles, comparés à Manchette.
Quelles sont les dernières lectures qui vous ont plu ?
Flashfire de Richard Stark et Motus! de Donald Westlake; Anthracite,
Black Flag, et Le Château d'Eymerich de Valerio Evangelisti; Alice dans
l'ombre de Barbara Garlaschelli; le scénario du 'Convoyeur ' de Nicolas
Boukhrief et Eric Besnard.
Mauvais Genres, qui a demandé, entre autres auteurs, à Didier
Daeninckx de parler de Manchette a reçu de sa part un texte très
intéressant sur le lancement du mouvement "Banana". Pourriez-vous nous
parler de ce mouvement ?
C'était une bouffonnerie totale, une excentricité que l'on ne peut
prendre au sérieux; et en même temps, sur le terrain et de manière tout
à fait concrète, c'était la démonstration que chacun, avec un peu
d'audace et des ressources modestes (ici, des peaux de bananes
ostensiblement abandonnées devant les pieds des flics au cours des
manifestations), on peut efficacement lutter contre l'ordre établi et
semer le bordel avec bien peu de moyens. Peut-être qu'il n'avait pas
d'autre but que celui-là. Au final, c'est de manière poignante une
espèce de last hurrah, un des derniers galops de quelqu'un qui se
révolte contre le monde alors qu'il se sait perdu. Vous y verrez encore
une fois le paradoxe de Manchette qui vous est cher. Farce absurde en
façade, grandeur d'âme et désespoir derrière: c'est du pur Manchette.
Quelle(s) question(s) intéressante(s) aurais-je oublié de vous poser ?
Disons pour finir que la parution du volume Quarto fin mai et celle du
Journal que l'on prévoit en fin d'année (sans doute un premier tome
allant de 1966 au milieu des années 70, vu que l'ensemble est vraiment
énorme) vont apporter pas mal de nouveaux éléments de réflexion à tous
ceux qui s'intéressent à Manchette. Ce sera l'occasion d'autres débats
et d'autres tentatives d'interprétation sur ce drôle de type qui était
mon père...
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