 |
Alone Together
une nouvelle "à la manière de" signée
QQ Lapra
I
L’homme est allongé sur le balcon, au quatrième étage de l’hôtel Saint- Georges à
Beyrouth. Il mesure 1,82 mètres, mince et musclé, il porte un tee- shirt noir et
un jean américain de la même teinte. Ses chaussures de sport sont légères et de
marque anglaise. Il a les cheveux très courts. Protégé du soleil par le store
baissé au maximum, il est invisible de l’extérieur. Devant lui, sur son trépied,
un fusil de haute précision FN Ultima Ratio, calibre 7,62mm avec chargeur de 10
coups équipé d’une lunette de visée Swaroski et d’un réducteur de son. Le fait
qu’il s’appelle Jean Patrick et a été écrivain auparavant n’entre pas en ligne
de compte. Il a porté bien d’autres noms depuis et a trouvé une manière plus
lucrative de gagner sa vie. Sa place dans les rapports de production est floue,
ses employeurs discrets et généreux.
Il vérifie l’heure à sa montre, ajuste ses mains gantées de latex ultra- fin sur
l’arme et colle son œil droit à la lunette. Il voit le portail de l’institut
libano- français. Il aura juste quelques secondes. Il est payé suffisamment cher
pour que ça ne lui cause aucun problème.
Les grilles se sont ouvertes et les journalistes commencent à sortir. Il
aperçoit maintenant les hommes du service de sécurité. On peut avec justesse
penser qu’à ce moment, Jean Patrick est parfaitement concentré. Suivent
l’ambassadeur de France et l’attaché culturel de l’institut. Enfin il est là,
accompagné du président libanais, à la recherche de mains à serrer, le sourire
vaguement crispé, les yeux presque fermés à cause du soleil qui l’éblouit.
La première balle entre dans sa boîte crânienne en y provoquant des dommages
irréparables. Des éclats d’os et des morceaux de matière cérébrale éclaboussent
le ministre de la culture qui se trouvait juste derrière lui. La seconde lui
traverse la cage thoracique emportant au passage une partie de l’aorte
ascendante. Jean Patrick a soulevé le fusil de son pied et entre dans la chambre
spacieuse. Il applique maintenant assez précisément les mains du jeune homme sur
l’arme et sur la détente après avoir ôté le chargeur. Le jeune homme est syrien,
connu des services de renseignements. Jean Patrick réarme et repose le Herstal
sur le lit, remet dans la main droite de l’homme le Smith & Wesson Bodyguard
qu’il tenait quelques instants plus tôt. Il y manque une balle. Le syrien a un
trou rouge au côté gauche. Sur la table de nuit, un message écrit en deux
langues précise les raisons de son acte. Il est signé de la Fraction Armée Rouge
Syrienne.
Jean Patrick enfile sa veste Kenzo, attrape au passage un petit sac de voyage et
sort dans le couloir somptueusement moquetté. L’ascenseur silencieux le descend
au dernier sous sol où une conduite intérieure noire l’attend. Sur le pare brise
dans le coin inférieur droit, on croit apercevoir une petite cocarde auto collée.
Il monte à l’arrière. La Mercedes 600 grimpe sur un filet de gaz la rampe qui
conduit dans une large spirale à la sortie près de la mer. Quelques minutes plus
tard, elle s’éloigne de l’hôtel, laissant derrière elle un concert
d’avertisseurs et de sirènes. Le véhicule semi officiel le conduira ensuite
jusqu’à la place Aïn em Ressé où il prendra, comme n’importe quel touriste un
taxi collectif jaune pour Damas. Il fera le voyage dans une Mercedes de 1967 en
compagnie de syriens rentrant au pays. Son passeport sera maintenant attribué à
un certain Robin Headline et il prendra à l’aéroport de Damas, sans problème
notable, le vol de nuit pour Londres.
II
- Alors on fait quoi, patron ?
- Pour l’instant, on réfléchit vite, ma petite.
Il était tard et les deux personnes (un homme et une femme) restaient debout
dans la salle des interprétations. L’homme était plus âgé que la femme. On
pouvait lui accorder une petite soixantaine mais il parait souvent plus jeune.
La femme atteignait à peine la trentaine. Ils se tenaient côte à côte,
chuchotant, juste éclairés par l’aura des négatoscopes.
Sur le négatoscope central était accroché une série de clichés. IRM cérébral.
Tout un cerveau en tranches numérisées.
- Pas de primitif, c’est le problème.
- Rien du tout dans le bilan, vous êtes sure ?
- Pas sure à 100%. Mais j’ai tout repris. Tout a été exploré. Et pas de primitif.
- La merde, quoi.
- La merde, patron.
- Donc nous avons un président de la république avec deux métastases cérébrales infracentimétriques en position frontale gauche et pas de néo primitif. On ne
peut donc pas avoir d’estimation sur la vitesse de développement de ces
cochonneries. Il a été averti ?
- Venrieux l’a vu ce soir.
- Ce pédant de neuro. Enfin, je préfère être à ma place qu’à la sienne. Vous
pouvez essayer de le joindre ? A cette heure là, il n’est pas encore aux putes.
Elle sourit et se dirigea en souplesse vers le bureau. Joli cul pensa-t-il pour
la millionième fois. Pas facile à conquérir à ce qu’il paraît. Un vrai château
fort. Ne baise que pour monter. Ca limite.
Elle raccrocha le combiné.
- Alors, ma petite ?
- On la boucle.
- Quel con. Et la radiothérapie ?
- Après les élections.
- Il est vraiment con. C’est reparti pour le grand secret médical. Je suppose
qu’à partir de maintenant nous sommes tous surveillés ? Dormez en paix, braves
gens, le grand chef a un pet au casque. Et vous, ma belle, faites attention à ce
que vous dites désormais.
- Vous aussi, patron. Et je fais toujours attention. Vous pouvez y aller, je
range les tirages, Venrieux les attend.
- Qu’il les planque dans un coffre , qu’il les brûle, qu’il se torche le cul
avec. Vous baisez avec Venrieux ?
- Je ne baise avec personne, patron.
Au fond d’un couloir voisin, un téléphone se mit à sonner.
III
“ …et c’est pourquoi, mes chers concitoyens qu’en tant que Président de la
République Française, j’ai décidé d’agir concrètement et d’appliquer le
programme pour lequel vous m’avez élu. Ce grand combat qui est le nôtre, je suis
maintenant prêt à le mener. Il nous faut, tous ensemble, lutter contre la
fracture sociale qui gangrène notre société. La France, que le monde admire va
donner l’exemple. Nous devons, en premier, préserver nos acquis. Je souhaite
enrayer les tentatives de privatisations des secteurs de l’énergie. Ces vecteurs
clés de notre économie resteront nationalisés. Ainsi que les télécommunications
et le service bancaire. Je propose une taxe sur les flux de capitaux des
sociétés privés. Taxe qui sera reversée à un fond alimentant les associations
venant en aide aux démunis. Je propose une loi permettant aux maires de chaque
commune concernée de réquisitionner les terrains nécessaires afin de construire
les logements sociaux utiles pour leurs concitoyens. Je pense développer la
création de centres culturels dans les zones… ”
- Oh putain, quel con !
Il appuya brutalement sur la télécommande et la télévision s’éteignit. Il trempa
ses lèvres dans le Talisker en pensant à une paire de fesses.
IV
Un peu déçue, elle se tourna vers lui.
- Je ne te sens pas, là, ce soir.
- Fais pas chier, tu baises avec le décideur. Il lui tourna le dos.
- Le décideur, il n’est pas très en forme.
- Le décideur, il décide et ça lui prend le chou, ma chère.
- Et il décide quoi, le décideur ?
- T’as entendu l’allocution ?
- Oui, et alors ?
- Putain le con !
- Normal.
- Comment ça, normal ?
- Syndrome frontal.
- Pardon ?
- Ben oui, syndrome frontal, troubles de l’humeur, altération de la personnalité.
Syndrome frontal quoi.
Elle se souleva sur un coude. Se retournant, Il regarda ses petits seins .
- Développe, ma chérie.
- Ben oui, quoi, qu’est- ce que tu veux savoir ?
- Ce que tu sais. Tu es plutôt bien placée, non ?
- Je ne sais rien, elle recula.
Il lui caressa les fesses.
- Parle à ton petit Sarkis.
- Et je téléphone à ta femme. Elle connaît l’adresse de cet appartement ?
- Tu fais ça, tu es morte.
- Je plaisante, Sarkis.
- Alors continue, on en était au syndrome frontal.
- Tu me baises comme il faut et tu sauras la suite.
- Salope.
- Il reste du viagra dans la salle de bain.
- Salope.
V
- Je crois avoir résumé assez précisément où nous en sommes.
Sarkis se rassit, époussetant une poussière invisible sur son pantalon Armani.
Des yeux, il fit le tour des honorables participants.
Sarkis est un homme ayant à peine passé la cinquantaine, plutôt petit, au visage
intelligent mais antipathique en cela qu’il n’inspire pas confiance. Peut- être à
cause de ses sourcils trop fins, de son regard fixe et de la moue continuelle
que dessine sa bouche. Sarkis est quelqu’un qui méprise le reste de l’humanité.
Sarkis est quelqu’un qui aime Sarkis.
Il pensa à la nuit d’avant. Pas brillant au pieu malgré la pilule bleue, le
décideur avec sa chef de clinique nymphomane. Si ce n’était le cas pour elle, il
avait eu ce qu’il voulait. Me séparer de cette connasse se dit- il. Mais trop
joli cul, ça compte dans la vie d’un homme quand il a la femme qu’il a. Elle
s’en foutait, sa femme molle. Elle était mariée avec le décideur. C’était tout
ce qui comptait pour elle. Neuilly est une porte vers l’enfer savez- vous.
- Donc, si j’ai bien compris, c’est la merde.
Le gros transpirant en costume Dior assis sur sa gauche qui est aussi un
décideur et dans un secteur plus volatile le tira de sa rêverie.
- Il y a sans doute quelque chose à faire, lança l’adonis de fond de cour, expert
en droit international.
Fort du silence plombé il se leva, faisant ainsi admirer ses quatre vingt kilos
de corps musclé moulé par un tee-shirt Hugo Boss.
- Nous avons un président qui pète les plombs, vraisemblablement à cause de
multiples tumeurs cérébrales. Le cancer le tourne gauchiste, c’est marrant.
Sarkis toussa. Je le hais ce mec. Je suis sûr qu’il est pédé. Demander à
Lapasset qu’il se renseigne.
La gravure de mode qui s’appelle Amaury continua.
- Plusieurs alternatives. Un, nous levons le voile sur sa maladie au risque de
discréditer l’état. Sans savoir ce que sera la réaction du président qui semble
être maintenant plutôt imprévisible. A l’heure actuelle, étant donné le niveau
de protestation des bœufs qui nous ont élus, nous donnons aux socialo-cocos la
clé pour Matignon en cas d’élection anticipée. Sans compter qu’il nous faut
d’abord encaisser le résultat prévu du référendum. Deux, nous ne disons rien et
laissons le président mettre en place une politique qui détruit ce que nous
tentons de mettre en place depuis le traité de Rome. Ca coupe l’herbe sous les
pieds aux socialos mais ce n’est pas suffisant pour avoir l’assurance de garder
les rênes et ça nous discrédite auprès des nos amis investisseurs étrangers.
Il se rassit en soupirant.
- Et trois, Amaury ?
Sarkis reprenait l’avantage.
- Pas de trois justement, Monsieur le ministre.
De nouveau Sarkis toisa les anges dominateurs. Douze têtes à claques avec du
cholesterol moderne et des voitures à plus de six cylindres. Nous sommes les
maîtres du monde, mon cul.
- Il doit y avoir un trois.
Léger accent anglais. Très travaillé. Trevor le roi du hard discount et le grand
financeur. Avec quelques casinos chez les nègres et quelques dossiers
protecteurs en lieu sur. Faut protéger ses fesses mon bon monsieur.
- Il y a un trois. Sarkis rayonnait.
Le silence pesait maintenant des tonnes.
- Le trois, c’est Beyrouth. Le président s’y rend la semaine prochaine pour
inaugurer l’institut libano- français, saluer le nouveau chef d’état que nous
avons aidé à mettre en place et s’occuper de sa cagnotte. Beyrouth, c’est un
endroit dangereux.
C’était plus qu’un silence. L’air devenait dense.
- Un endroit dangereux. Notre président va être victime d’un attentat. Les
syriens. Sale pays. Nous regagnons un potentiel de sympathie, nous nous élevons
contre le terrorisme, nous enculons les socialos qui ne pourront pas en remettre
une couche après les dernières décisions présidentielles et reprenons le
contrôle des opérations.
Treuffais, le directeur de la banque de France sortit une Pall Mall de son étui
et se souvint qu’on ne fumait pas en présence de Sarkis.
- Bien entendu, nous ne sommes au courant de rien, dit- il pour meubler. Mais il
faudrait trouver quelqu’un.
- Bien entendu, susurra Sarkis. Bien entendu, j’ai déjà contacté quelqu’un parce
que je suis le décideur. Fin de la réunion, messieurs.
VI
Le cottage est à cinq kilomètres de Ballyliffin. Pointe nord du Donegal.
République d’Irlande. D’un côté, la mer, de l’autre un chemin de deux
kilomètres. Parfaitement rectiligne. Terrain découvert. Toute approche discrète
impossible.
Sans discrétion, un Range s’approchait en sautant sur les multiples
nids-de-poule. Jean Patrick, qui s’appelle maintenant Mick Doherty, debout
devant l’entrée, vêtu d’une chemise à carreau du genre bûcheron, d’un pantalon
de velours côtelé usé avec des poches cousues une peu partout, chaussé d’une
paire de Docks regardait l’automobile et le nuage de poussière immédiatement
éparpillé par le vent. On ne pouvait discerner aucune émotion sur son visage. Et
de fait il n’y en a pas.
A cinquante mètres de l’habitation le 4x4 s’arrêta, moteur tournant au ralenti.
La portière passager s’ouvrit et un homme habillé de sombre portant une mallette
en descendit. Deux pense Jean Patrick ou peut- être trois. De la main droite,
l’homme fit un signe amical et s’approcha lentement. Jean Patrick surpris un
reflet brillant venant du côté conducteur, plongea en avant en tirant le SIG
P210 modèle 49 de son holster dorsal et tira sur l’homme debout pendant qu’une
rafale provenant de ce qui lui sembla être un Ingram lui passa au dessus. Il
entendit le craquement de la boîte et le Range sembla se soulever brutalement.
De sa poche gauche il sortit une grenade offensive armée, se leva au moment au
moment ou le 4x4 passait à ses côtés, tira de nouveau faisant éclater le pare
brise et lança la grenade qui finit sa course entre les deux sièges et explosa
immédiatement.
Projeté par le souffle, Jean Patrick roula dans les buissons.
Il se releva après avoir compté jusqu’à trente.
L’homme à la mallette était mourant. Du sang rouge et bulleux coulait de sa
bouche. Jean Patrick ouvrit la mallette qui ne contenait rien.
Enculé dit-il et il appuya sur la détente. La tête de ce qui avait été un membre
réputé des services secrets français éclata et le gouvernement perdit un fidèle
serviteur. Il alla prendre la petite valise qui était prête sur la table de la
cuisine, ressortit par l’arrière de la maison, s’installa au volant de la Toyota
d’occasion et pris le chemin, dans la boîte à gants un billet Belfast- Berlin.
VII
C’était l’été et il faisait nuit. Arrivant du sud, un vent chaud filait à
travers les déserts de l’Espagne et, par-delà la fenêtre baissée, venait frapper
les yeux de l’homme assis dans la C8 crème. Devant la garçonnière de Sarkis,
dans le faubourg d’Evry, il attendait. Quelques rares voitures passaient en
sifflant sur l’avenue dégagée. La radio en sourdine passait de la musique west
coast. Sans doute pour le moment “ Alone together ” avec Chet Baker et Pepper
Adams enregistré à New york City en 1958. Il pense le tempo est trop lent. Il
caressa le Beretta 92 qui était posé sur ses cuisses. Et sourit en se demandant
ce qu’il y aurait demain en manchette.
QQ.Lapra 23 mai 2005
|