Jean-Patrick Manchette

3 juin 2005
10 ans après

 

Edito par Anissa Belhadjin

Doug Headline : Interview par Anissa Belhadjin

Manchette en quelques photos

Banana par Didier Daeninckx

Correspondance avec la TB1

Manchette et la politique par Marie-Hélène Carpentier

Le néo polar : du modèle type au genre : de la filiation à la rupture par Nadège Compard

La position de la levrette égarée : nouvelle "à la manière de" signée Marc Villard

Alone Together : nouvelle "à la manière de" signée QQ Lapra

Lectures croisées

Que reste-t-il de l'oeuvre de Manchette ? 3 questions à une vingtaine d'auteurs

 

Esthétique de la rupture dans les romans de Jean-Patrick Manchette : mémoire de Laure Hodina

Jean-Patrick Manchette et les institutions littéraires mémoire de Laure Hodina

Jean Patrick Manchette par Jean-François Gérault

T'as prévu quoi en manchette ? par QQ Lapra

Manchette à la une par Claude Mesplède

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Lectures croisées
de Marc Villard et QQ Lapra
 

O dingos, O châteaux

Série noire, 1972

Michel Hartog, milliardaire et architecte, choisit une ex-aliénée pour s'occuper de son neveu dont les parents sont morts. La jeune femme et l'enfant, Peter, sont rapidement enlevés par un tueur chargé de les éliminer. Mais le duo parvient à s'enfuir et traverse la France avec le tueur aux trousses , lui-même aidé par deux branques. Tout ceci trouvera son épilogue dans les méandres d'un lieu relevant du mythe pour Hartog et son ex-associé, Fuentès. Manchette inscrit souvent la folie dans ses romans mais n'en fait jamais le thème central. Ici, il appuie un peu plus sur le sujet car Julie, la garde d'enfant, ne réagit pas selon les dogmes de la normalité. On ne la sent pas non plus travaillé par une morale avec un grand M. Elle veut sauver sa peau et celle du gosse. Pour ce faire, elle n'hésite pas à tuer. On peut donc avancer que l'individu sans repères psychiques revient à l'instinct de survie auquel, ici, on adhère. La violence de Julie nous apparaît comme une nécessité ne souffrant pas la discussion.

L'intrigue proposée est peu épaisse et, du coup, Manchette progresse avec ses armes favorites: écriture et intelligence. Les scènes de violence, assez nombreuses, sont traitées avec vista et beaucoup de précision. Parallèlement à la rage de Julie, Thompson, dévoré par la maladie, annonce la fin d'une race que viendra plus tard confirmer La position du tireur couché. Contrairement à Que d'Os, simpliste et qui se noie dans la facilité, l'écrivain sublime ici une histoire de fuite-poursuite déjantée. Sans faiblesse et sans sensiblerie. En deçà de Le petit bleu de la côte ouest et La position du tireur couché, ce livre est néanmoins à situer très haut dans l'univers manchettien. Il a, par ailleurs, obtenu Le grand prix de littérature policière; il paraît que c'est important.

Marc Villard.  


Autre lecture

Julie, une jeune femme traitée dans un institut psychiatrique suite à son passé de “ délinquante juvénile ” (selon la dénomination de l’époque, nous sommes en 1972) est engagée par un architecte mécène, Hartog, afin de prendre soin de son neveu, Peter.

Depuis la mort de son frère et de sa belle sœur dans un accident d’avion, Hartog en est le tuteur et le gestionnaire de la fortune fraternelle. C’est apparemment quelqu’un qui “ fait le bien comme un fou ” (dixit son chauffeur).

Le lendemain de sa prise de fonction Julie et Peter sont enlevés au jardin du Luxembourg par un couple de truands aux ordres d’un tueur à gage nommé Thompson qui lui même est aux ordres d’un commanditaire mystérieux.

Julie découvre que derrière un kidnapping crapuleux pour lequel on veut lui faire porter le chapeau, se cache plus simplement une tentative de meurtre organisé. Elle réussit à déjouer les plans des truands, à s’enfuir avec l’enfant et n’aura de cesse de retrouver Hartog, qu’elle suppose retiré dans une “ folie ” d’architecte, la Tour Maure, isolée dans le vercors.

C’est là que dérouleront dans le sang les fils de l’intrigue.

L’intrigue, c’est une constante dans l’œuvre de Manchette est assez simple. Il faut d’emblée replacer le roman dans son contexte pour s’apercevoir dans quelle mesure Manchette est novateur. Nous sommes en 72. Tournant le dos à des dizaines d’années de romans à clé, il nous emmène dans un road-movie sanglant. Le seul intérêt du récit étant son esthétique, sa musique, la vitesse avec laquelle il avance et la façon qu’il a de le faire. En fait, son style car si l’on doit retenir une chose de Manchette, plus que son apport social ou son rôle dans la naissance du “ Neo-Polar ”, c’est bien le style.

L’histoire à la construction minime et quelquefois peu vraisemblable n’est qu’un prétexte. Juste un support qui permet à l’auteur d’effectuer sa tentative littéraire. Rendre hommage aux écrivains du “ Hard-Boiled ” qu’il apprécie, introduire une forme de violence inusitée dans le roman à cette époque qui serait un écho à la violence perçue des systèmes politiques, et surtout s’éloigner du traitement psychologique habituel des personnages. Les différents acteurs sont définis par leurs actes et leur aspect extérieur. C’est le clin d’œil fait à Hammett en passant par l’esthétique du nouveau roman français (pourquoi donc une histoire, seule l’écriture compte).

On trouve là ce qu’on va trouver dans les autres livres. Les truands sont stupides, certains, plus efficaces souffrent toujours d’un handicap (dans celui-ci, Thompson se perfore un ulcère gastrique), les motivations de la bourgeoisie sont absurdes et la confrontation avec elle ne peut être que violente. A part ça la société française post soixante-huit se vautre dans la consommation et la vacuité de la pensée.

Le roman refermé, il n’en reste qu’une série d’images plus ou moins violentes, de sensations plus ou moins prégnantes. Derrière son aspect volontairement volatile, se dessine vaguement un début de questionnement. C’est sans aucun doute le propos de l’auteur.

QQ.Lapra


 

 

Nada

Série noire, 1972

Une clique d'anarchistes- inorganisés, donc - décide d'enlever l'ambassadeur des Etats-Unis à Paris et de réclamer une rançon. L'un d'eux renonce. L'enlèvement se fait et le groupe se trouve acculé à un remake de Fort Alamo après moult péripéties. Le plus cohérent d'entre eux, Buenaventura, réussit à s'enfuir. Il s'agit bien sûr d'une condamnation sévère du terrorisme et Jean Patrick Manchette est ici en droite ligne avec les idées situationnistes. Plusieurs éléments sont improbables, notamment l'enlèvement dans un bordel, filmé par les services secrets. Le ton du livre est à la limite du burlesque et rappelle curieusement les bandes dessinées éditées par les situs.

Manchette reste ferme sur ses principes: les flics sont ignobles, les hommes politiques aux ordres et corrompus. Ce que nous dit ce roman, c'est tout simplement qu'une action armée coupée d'un mouvement social est vouée à sa perte. Ce qu'il ne dit pas c'est que bien souvent les terroristes sont manipulés par les pouvoirs en place.

Ce livre est à l'origine d'une méprise concernant Manchette. La presse a considéré que l'auteur utilisait le polar à des fins gauchos-politiques alors qu'en fait l'homme était un écrivain de haut niveau et un styliste inspiré. Je reste circonspect concernant cet ouvrage mais il faut le lire car il remet les choses en place après les utopies désespérées qui prirent naissance suite à 68.

Marc Villard

 

Autre lecture

Publié, lui aussi en 1972, c’est sans doute un de mes préférés. L’histoire, là encore est simple et linéaire. Un groupuscule gauchiste décide d’enlever contre rançon l’ambassadeur des Etats-Unis à Paris. L’affaire tourne mal, des policiers sont tués pendant l’opération. La police étant bien faite et les renseignements généraux bien renseignés, le tout se finira par l’assaut final de la ferme dans laquelle les ravisseurs sont retranchés. Ce sera une boucherie avec, en prime la mort programmée de l’ambassadeur (technique qui fait furieusement penser à la réponse de Poutine aux terroristes, comme quoi Manchette est visionnaire).

Un survivant emportera la preuve de la violence policière et le roman se clôt alors que le dernier témoin téléphone à une agence de presse étrangère pour raconter l’histoire du groupe Nada.

Ce que je retiens de ce roman, c’est la lucidité avec laquelle, juste quelques années après 68, Manchette fait le constat de l’inutilité et de la bêtise de la lutte armée. A contre courant de beaucoup, à l’époque.

Si certains personnages sont plus attachants, si l’on perçoit un peu de romantisme très “ Che ” (par exemple chez Epaulard mercenaire de la lutte anti-capitaliste, convaincu dés le départ que le plan va foirer mais s’y investissant par esprit suicidaire, parce qu’il ne peut plus rien faire d’autre), Manchette ne prend pas trop de gants pour nous les décrire un peu stupides. On nage dans le cliché. Il y a le commissaire brutal et sans scrupule, le ministre cynique, le chef de cabinet ambitieux, la bourgeoise révolutionnaire cinglée avec le feu aux fesses, le prof de lettres trouillard, l’activiste alcoolique, le fils de républicains espagnols et le mercenaire impuissant.

Ces clichés constants pourraient énerver si leur accumulation ne posaient question. Encore une fois Manchette, par cette parfaite absence de tendresse qu’il porte à ses personnages, par le désintérêt volontaire qu’il a de l’histoire nous parle d’autre chose. C’est de loin qu’il semble regarder le déroulement de l’action. Pas d’empathie surtout qui empêcherait de comprendre ce qu’il se passe dans cette société à la dérive. L’action du groupe Nada, par exemple est condamnée unanimement par toutes les composantes de la vie politique, y compris par les mouvements gauchistes qui dénoncent une provocation organisée.

Nada, c’est plus rien, c’est fini. C’est le couvercle que l’on pose sur la boîte à rêves.

QQ Lapra

 

Que d'os

Série noire, 1976

Jean Pat, manifestement titillé à l'idée de se jouer des archétypes, choisit un détective privé comme héros dans deux de ses livres. Ancien gendarme et un peu brut de décoffrage, Tarpon, c'est son nom, fait donc dans Que d’os sa deuxième apparition pour une enquête qui commence avec la révélation d'une disparition par la grand'mère de la disparue. Ensuite on s'en prend à Tarpon lui-même. Un flic balourd, Ciccolini, traîne dans les parages. Comme tout se complique, le privé se fait aider par Hayman, ex-journaliste et une fille, Charlotte Malrakis.

Vous avez compris que l'on verse dans le burlesque mais n'est pas Westlake qui veut. L'écriture est approximative et, de l'aveu même de Manchette, les faiblesses d'expression sont mises au compte du "parler plouc » de Tarpon. Tout ceci évoque un travail de commande traité avec humour et nous sommes très loin de l'affaire N'Gustro ou de O dingos O chateaux.

L'intérêt principal du livre consiste à savoir si Tarpon va réussir à copuler avec Charlotte qui ne paraît pas opposée à la chose. Du coup, nous en resterons là, côté suspense. Sur la fin apparaît une secte, de la drogue et un groupuscule genre Honneur de la police. Je rassure néanmoins les héritiers de Prévert: aucun raton laveur à l'horizon.  

Marc Villard  

Autre lecture

Lors du choix des romans à chroniquer, avec Marc, nous avons décidé d’y inclure un Tarpon. Ma mémoire, un peu faiblissante me jouant des tours, lorsque nous avons choisi “ Que d’os ! ”, j’ai répondu pourquoi pas.

Pour être tout à fait franc, ce roman n’est pas à classer dans le panthéon des meilleurs polars. Comme quoi avec le temps, il y a des machins qui rouillent un peu.
L’argument est assez embrouillé, comme dans un roman de Chandler. D’ailleurs visiblement, le premier chapitre affiche la couleur, il y a du pastiche dans l’air, un petit clin d’œil au grand Ray pour se faire plaisir.

Eugène Tarpon, ancien gendarme est maintenant détective privé. Alors qu’il surveille un apprenti pharmacien que son patron soupçonne de taper dans la caisse, il est chargé de retrouver une jeune aveugle disparue dans des conditions mystérieuses. Les deux affaires bien sûr se recouperont et Tarpon, prenant plus de coups qu’il n’en faut, aidé par une journaliste pulpeuse et un ancien déporté alcoolique démantèlera un réseau de trafiquants de drogue camouflé en secte pour bobos de l’époque.

Contrairement aux autres romans, Manchette s’essaye à la construction policière classique, en utilisant les outils. Le travail stylistique est ici, à mon sens bien léger et l’histoire parfaitement invraisemblable, les personnages, toujours aussi clichés mais, cette fois non portés par une envie esthétique, absolument inconsistants. Les marionnettes fonctionnent par leur “ non-être ” dans la dérision de Manchette mais pas dans une histoire classique.

Ce que je vais écrire maintenant va peut-être en exaspérer un grand nombre mais cela tendrait à prouver que si Manchette est un écrivain, ce n’est certainement pas un écrivain de polar, tant il a du mal avec la construction. Ca n’a pas une grande importance, ce n’est pas pour cela qu’on l’aime.

La partie la plus intéressante du livre est celle qui traite des décors. Manchette est assez bon pour décrire les intérieurs de l’époque, pour évoquer par la même occasion les disques de jazz qu’il apprécie. Mais c’est trop peu pour que l’on soit satisfait.

On peut donc facilement laisser Tarpon là où il est et l’oublier rapidement.

QQ Lapra

 

Le petit bleu de la côte ouest

Série noire, 1976

Gerfaut, un cadre lambda assiste au bord d'une route de province à l'élimination d'un homme. Il porte le blessé à l'hôpital et rentre chez lui. Partant de là, un ex-potentat d'une république bananière sud-américaine lance un contrat sur notre cadre moyen. Car Gerfaut en a trop vu sur ce bord de route.

La quasi totalité du livre conte la fuite de Gerfaut et son terrible désir de survie. Il échappera aux tueurs et se fera vengeance. Ce qui est à l'oeuvre ici c'est la situation de l'homme diminué par le système de production. Sa capacité à retrouver l'instinct de l'animal pour échapper à la menace, à la mort. Manchette, qui n'était pas un grand optimiste, le fait revenir au bercail. Il réintègre la société mais ne sera plus tout à fait le même et le monde continuera de tourner. L'intrigue est simpliste, le style béhavioriste en diable et les échappées en montagne amusantes car on perçoit que l'écrivain n'était pas vraiment passionné par la nature.

Manchette met en place une écriture distanciée, précieuse parfois, qui lui permet de regarder son personnage de haut et de s'amuser avec la langue et les situations. On aura compris à la lecture du titre que la bande- son est consacrée au jazz west coast et l'auteur ne se prive pas d'indiquer quelques références pointues dans ce domaine.

Il faut trouver le succès de ce roman dans la vista et le vernis intellectuel de Manchette qui séduit avec trois mots. L'écrivain est ici sur le devant de la scène, débarrassé des oripeaux politiques voire situationnistes et gagne la partie sur son seul talent de styliste, capable de transformer le plomb, cité ci-dessus, en or. J'ai adoré ce livre à sa sortie et je ne renie nullement mon affection d'alors.

Marc Villard

 

Autre lecture


Sans doute le favori de beaucoup. Le premier Manchette que je découvris à l’époque et j’en garde une sensation d’émerveillement, ou tout au moins de surprise. Difficile de savoir ce qu’il en reste près de trente ans après tant la critique sera subjective devant ce jubilatoire exercice de style. A l’exemple de la fin du chapitre 14 qui résume bien la démarche littéraire de Manchette :

« …et il s’était installé à l’hôtel PLM Saint-Jacques. Il n’en avait pas bougé depuis. Il y dormait, il y mangeait, il descendit une fois voir un film au cinéma qui se trouve en bas de l’immeuble, il faisait dans sa chambre des exercices de musculation, isométriques ou autres, surtout il y portait le deuil de Bastien. Il attendait que les choses se tassassent. »

Je ne suis malheureusement pas assez pointu au niveau littéraire, pas assez écrivain non plus pour expliquer de quelle manière cet effet de style me provoque un plaisir indéniable et rare. Mais je sais que c’est pour ça que j’aime Manchette.

En ce qui concerne l’histoire. Comme d’habitude elle est cousue de fil blanc. Parce que, sur la route des vacances, il a secouru sur la route et amené à l’hôpital un homme blessé par balles, Georges Gerfaut, cadre supérieur moyen, sans grande intelligence mais parfaitement adapté à son monde va se retrouver en danger de mort, poursuivi par deux tueurs. Confronté à une autre réalité peu appréhensible, il va décider de changer de vie et s’isoler dans un village de haute montagne, quittant femme et enfant qu’il retrouvera, par instinct grégaire à la fin du roman après avoir éliminé les tueurs et leur commanditaire.

Je ne m’étais pas rendu compte à l’époque du potentiel comique de ce texte. Outre le plaisir procuré à qui est sensible aux recherches esthétiques de l’auteur, il y a constamment ce travail sur la dérision. Gerfaut ressemble parfois au Thornhill de « La mort aux trousses » interprété par Cary Grant. Même apparence un peu bornée du personnage principal, plongé dans une histoire dont il ne comprend rien et même habilité, même débrouillardise à se sortir de cette situation paranoïaque. Le couple de tueurs poursuivant Gerfaut à travers la France, confronté à un gibier imprévisible est, de même assez amusant dans sa présentation. Beaucoup ont interprété ce roman comme une métaphore du malaise de la petite bourgeoisie dans les années Giscard. Encore une fois, c’est la lucidité de Manchette qui séduit. Malgré un semblant de révolte contre l’ordre établit et la répression tout redevient à la fin comme avant. Et de comique, le roman se clôt sur la touche désespérée propre à Manchette.
« Et maintenant au bercail, il attend. Le fait qu’avec son bercail Georges tourne à 145km/h autour de Paris indique seulement que Georges est de son temps, et aussi de son espace. »

QQ Lapra

 

La position du tireur couché

Série noire, 1982

Martin Terrier, tueur sans états d'âme, décide de raccrocher. Son employeur s'y oppose, bien entendu. Voilà l'intrigue. Ce qui en découle ne varie guère du thème central, un classique du genre noir.

Manchette nous propose donc un héros au destin individuel, qui ressemble assez au parcours d'un héros de droite. Sa nana, son fric, son rêve d'ile isolée encore vierge de pollutions politiques et autres.

Mais c'est en adolescent que terrier envisage sa retraite car il revient chercher dix ans plus tard la jeune fille qu'il s'était promis de ramener dans ses filets. On assiste donc à une régression, centrée sur le passé avant la mort en série, quand le mot amour voulait dire toujours. La société des hommes ne concerne plus Martin.

Mais ce sont les hommes qui lui expliqueront la manipulation dont il a fait l'objet et, à cause de ces mêmes hommes, il terminera serveur dans une brasserie de merde. The dream is over. Cette fin de course ne débouche sur rien, ce qui peut gêner certains.

Manchette dans cet ouvrage cite ses précédents livres -notamment le petit bleu- mais fait preuve d'une maitrise totale de la langue. Le style est sec, comportementaliste, avec parfois des échappées affectées que Jean Pat nous glisse en guise de clin d'oeil. On ne dira jamais assez que cette écriture belle, implacable et, parfois, facétieuse reste ce que le polar français a produit de plus abouti. On ne voit guère, au plan du style, que James Ellroy à lui opposer sur la scène polar. Notons au passage que Manchette, qui peine toujours à installer des histoires d'amour, s'en sort plutôt bien, cette fois-ci.

Marc Villard  

 

Autre lecture

Avec ce roman, Manchette franchit une autre étape. Fruit de près de trois ans de gestation, et certainement le plus achevé de ses travaux. Si le style est toujours passionnant, Manchette a l’élégance de ne pas retenter les outrances du “ Petit bleu ”, ce qui aurait sans doute fait un peu systématique. Il l’avoue lui-même, ce qu’il cherche avant tout, c’est de ne pas avoir de tics. Donc il avance. Il semble aussi qu’il se rapproche un peu plus des personnages, abandonnant le point de vue strictement comportementaliste pour adopter un style plus mitigé, plus classique. De fait le personnage principal Martin Terrier, ancien soldat de fortune et devenu tueur à gages pour une compagnie qui ressemble fort à la CIA même si elle n’est jamais citée y gagne en profondeur. D’apparence linéaire avec juste ce qu’il faut de retour en arrière, le récit contient un certain nombre d’éléments qui provoquent une lecture à plusieurs niveaux. Ce qui est le propre des grands romans.

Une nouveauté aussi est l’utilisation d’un thème parfaitement romantique. Jeune et sans le sou, Martin est amoureux, dans son petit bled, d’une jeune femme de la bourgeoisie. Son père qui survit comme serveur avec une balle dans la tête, séquelle de ses années dans la résistance, est la risée des consommateurs. Martin a un plan de vie qu’il annonce à Anne après avoir été éconduit par ses parents. Il quittera ce trou et reviendra dans dix ans avec l’argent qu’il faut pour vivre avec elle.

Dix ans après, il annonce à la compagnie qu’il raccroche. Coercition. Dix ans après il revient dans son village. Anne est mariée. Elle ne l’a jamais attendu. Qu’espérait-il ?
Dans ce roman, il est beaucoup moins question du politique que dans les précédents. Bien sûr, persiste toujours cette aversion qu’avait Manchette pour la bourgeoisie. Mais on retrouve aussi cela dans les romans de Simenon. L’écriture laisse le lecteur continuellement sous tension. Autant on pouvait sourire du malaise de Georges Gerfaut, autant celui de Martin Terrier nous concerne. Il doit reconquérir un amour qui était son unique espoir, il doit se débarrasser de tueurs sans doute envoyés par la compagnie, il doit accepter de raccrocher une nouvelle fois et déjouer le piège qui lui est tendu à cet occasion, les services secrets étant ce qu’ils sont, cyniques et calculateurs.

Et puis il devra finir sa vie, impuissant avec, comme son père une balle dans la tête et des moments de folie.

Et puis par-dessus tout, j’aime le passage suivant. Martin Terrier a été invité à l’apéritif par Félix, le mari de Anne. Il a accepté. Felix essaie, à cette occasion de ridiculiser Martin devant sa femme.

“ -Arrête tes conneries, Félix, murmura distraitement Anne.

-Qu’est-ce que tu aimes, toi ? demanda Félix à Terrier, d’un air goguenard et il jeta un coup d’œil à Anne et ramena son regard sur Terrier perplexe et précisa : Comme musique, par exemple ?

Terrier haussa les épaules. Félix porta son verre à ses lèvres et voulut le vider d’un trait.

-Maria Callas, dit Terrier. ”


En guise de conclusion

Manchette sans doute était aussi quelqu’un de son temps. Parfois, je me pose la question : “ Qui lit encore Manchette ? ”. A part ceux qui l’on découvert au moment de la sortie de ses romans et qui gardent le souvenir d’avoir lu quelque chose d’important. La réédition par Gallimard dans la collection Quarto de l’intégrale de son œuvre est, sans aucun doute, une heureuse initiative. Parce qu’on parle sans doute beaucoup plus de l’apport de Manchette en tant que précurseur dans le roman noir français mais que de Manchette lui-même.

J’ai de l’admiration et du respect pour cet homme. Il a, très tôt, fait un choix difficile, il voulait vivre de sa plume. Il a du, comme bien d’autres s’absorber dans des taches alimentaires. Malgré ça, petit à petit il a construit une œuvre qui, malgré ses faiblesses, est bien l’œuvre d’un réel écrivain.

C’est un grand écrivain à qui la maladie n’a pas laissé le temps de devenir vraiment grand. Un homme lucide et certainement se transportant une bonne dose de désespoir. Sur la fin de sa vie il avait fait la rencontre d’un autre artisan du désespoir qui s’appelait Robin Cook. Une amitié était née, tant ces deux-là avaient des choses à se dire, bien qu’écrivant dans des styles complètement différents.

Je me souviens d’un de ces soir que je partageais avec Cook, dans sa “ baraque ” perdue dans l’aveyron. Il était tard, nous étions, si ma mémoire est bonne en juin 88 et à la deuxième bouteille de blanc. Le téléphone sonna. C’était Manchette qui annonçait à Robin qu’il sortait de son agoraphobie pour se rendre à Gijon. S’ensuivit entre eux une discussion passionnée. Tout petit dans mon coin, j’avais l’impression d’écouter des sorciers. Et, sans doute, ils l’étaient à ce moment-là.

J’aimerais que l’on puisse répondre à la question : “ Qui lit Manchette maintenant ? ” par : “ De plus en plus de lecteurs passionnés ”
 

 

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