Correspondance avec la TB1
extraits de la revue Polar, Hors Série Spécial Manchette 1997 (
p 117-124)Article publié avec l'aimable
autorisation de Doug Headline
Ministère de l'Education nationale Académie de Bordeaux
LYCÉE PROFESSIONNEL DE CHARDEUIL
TB 1 Madame CAVENELLE à
l'attention de Monsieur MANCHETTE
Nous sommes une classe de
dessinateurs en bâtiment d'un lycée professionnel perdu en
pleine campagne en Dordogne. Par la fenêtre des noyers, des
troupeaux d'oies et de vaches à perte de vue, et en salle 2 un
professeur de francais qui s'arrache les cheveux, ultime
sacrifice pour nous convaincre des bienfaits de la lecture...
En fait, même si à peu près tous nous
prenons plaisir à l'écouter nous lire des nouvelles et des
passages de romans, force est de constater que majoritairement «
nous ne lisons pas ! ». Un débat nous a permis de découvrir
qu'une minorité d'entre nous prend plaisir à la lecture et
qu'une grande majorité n'ouvre jamais un livre, sauf sous la
contrainte !
Nous, la minorité de lecteurs, avons bien
des questions à vous poser:
‑ Pour vous, écrire, est‑ce avant tout un
métier ? Une vocation ? Une nécessité ? Un plaisir ? Vous
arrive‑t‑il de ressentir une lassitude ? Un sentiment
d'inutilité ?
‑ Quand vous écrivez, que devient votre
réalité quotidienne ? Etes‑vous hanté par vos personnages ? Vous
identifiez‑vous à eux ? Est‑ce‑qu'il vous arrive de mélanger
réalité et fiction ? (Là nos non lecteurs n'hésitent pas à
trouver votre démarche schizophrène...)
‑ Où écrivez‑vous ? Nous vous imaginons aux
terrasses des cafés ? Dans la pénombre d'une chambre aux murs
tapissés de livres ? Qu'en est‑il ?
‑ D'où vous vient ce désir d'écrire ? Votre
imagination, votre inspiration trouvent‑elles pâture dans des
faits divers, des expériences personnelles ? Quel est votre
regard sur le monde ?
‑ Le monde de l'édition est‑il pour vous
une borne à votre liberté ? Est‑on obligé d'écrire quand on est
romancier ? A‑t‑on un patron ? Des nègres ?
‑ Savez‑vous et désirez‑vous parfois faire
autre chose ?
‑ Notre questionnaire vous ennuie‑t‑il ?
À Nous, les non‑lecteurs, votre message (si
du moins on écrit à l'adresse d'un lecteur) ne nous est jamais
parvenu. Ainsi, notre question est‑elle bien plus vaste; et
peut‑être plus périlleuse:
‑ Racontez‑nous pourquoi vous aimez lire et
écrire... Trouvez les mots pour nous donner l'envie de lire que
ni nos parents, ni nos éducateurs, ni nos professeurs n'ont su
nous donner.
‑ Croyez‑vous vraiment qu'un regard sur le
monde mérite tant de mots rédigés sur tant de pages:
Tout ce noir sur ce blanc nous angoisse...
S'agit‑il pour vous d'un rêve de postérité ? Et vous‑même
aujourd'hui lecteur de notre lettre, ne la trouvez‑vous pas déjà
bien longue à lire ?
Répondez‑nous aux uns et aux autres, à
toutes nos questions ou à une seule, à aucune peut‑être, mais
répondez‑nous...
Respectueusement,
La TB 1
P. S.: Ici, en Dordogne, les spécialités
sont alléchantes: foie gras, confits de canards, cèpes, gâteaux
aux noix... si le cœur vous en dit !
Le
ler décembre 1994
Chère Madame Cavenelle, chère TB 1,
J'ai eu plaisir à recevoir votre
lettre‑questionnaire et j'ai tâché d'y répondre dans les
feuillets ci-joints. Des obligations de travail ne m'ont pas
permis de réfléchir beaucoup à la construction de mes réponses,
qui sont donc peut‑être moins bien organisées qu'elles ne
devraient.
J'ai surtout douloureusement conscience du
fait que ma réponse à propos de la nécessité de la lecture
risque de n'être pas convaincante, bien que je sois certain
qu'elle est vraie: les écrits sont la mémoire de l'espèce
humaine. Aucun motif de lire n'est aussi important que celui‑là.
Et cela inclut bien sûr les romans, qui sont entre autres choses
la mémoire des émotions des hommes. Certes ça ne remplace pas
l'expérience personnelle. Mais cela permet de se guider, de
vérifier des conclusions, de généraliser. C'est aussi utile que
des tables trigonométriques pour le dessin industriel, mais
c'est nettement plus séduisant.
Vos spécialités sont effectivement très
alléchantes. Je voyage peu, mais un jour peut‑être...
Chère Madame Cavenelle, chère TB1, vous ne
m'avez pas ennuyé, j'espère ne pas vous ennuyer, je vous salue
très cordialement et sincèrement, n'hésitez pas à me poser
d'autres questions si un jour vous le souhaitez.
Chaleureusement à vous.
1-
Écrire est pour moi un métier au sens
ancien du mot, une activité d'artisan ou d'ouvrier qui tire son
plaisir de la réussite de l'ouvrage, qui recherche la meilleure
conception, de bons matériaux, du savoir‑faire, de l'innovation.
J'ai fréquenté un vieil ébéniste et nous avions les mêmes
sentiments sur nos métiers. (En tout cas, écrire n'est pas pour
moi un métier au sens moderne de gagne‑pain.)
Ce n'est pas chez moi une vocation. Je ne
crois pas avoir eu la vocation pour quoi que ce soit. J'ai voulu
devenir cinéaste pour gagner de l'argent, et j'ai écrit des
scénarios, j'ai fait des traductions, finalement j'ai fait des
romans dans l'espérance que je pourrais les transformer moi‑même
en films. J'ai découvert que j'y prenais plaisir et j'ai
abandonné l'idée de faire des films.
Je ne sais pas vraiment si écrire est pour
moi une nécessité. Tout de même, j'ai besoin de travailler sur
du texte. Souvent, il me suffit de traduire (d'anglais en
français) pour trouver mon bonheur, comme on dit.
Oui, oui, écrire est un plaisir quand j'ai
vraiment quelque chose à raconter. Je n'ai pas le sentiment de
lassitude. Quand je n'ai rien à raconter, je fais autre chose
(toujours les traductions). Le sentiment d'inutilité, j'arrive à
l'éviter parce que je ne me force pas à écrire quand mes idées
me semblent sans intérêt. J'évite beaucoup de problèmes en
ayant un second métier ‑ la traduction. Je ne suis jamais forcé
d'écrire pour manger. Ça, ce serait pénible.
2
Quand j'écris, je suis effectivement «
hanté » par mon ouvrage (pas nécessairement les personnages; ce
peut être l'ordre des mots dans une phrase). Des idées me
viennent et, par exemple, si je regarde un film à la télévision
le soir, je perds souvent le fil du film. Mais je ne mélange pas
réalité et fiction. C'est plutôt comme une distraction
constante, comme écouter un baladeur, on est quand même capable
de traverser la rue sans se faire renverser.
Je ne sais pas si je m'identifie à mes
personnages. Je les fabrique notamment à partir de mes
expériences et mes émotions, mais j'essaie de bien les poser,
donc de bien les séparer de moi. Il faut absolument leur faire
une personnalité autonome.
3
J'écris dans une petite pièce bleue que
j'appelle mon bureau. Elle est claire (très grande fenêtre).
Trois murs sont effectivement surchargés de livres et de
dossiers. Je tape à la machine sur une table en bois blanc où
s'empilent des brouillons et des ouvrages de documentation.
Quand j'ai fini un livre, il faut bien une journée pour ranger
le désordre.
4
Mon envie de communiquer mes idées et mes
sentiments me vient de ce que m'inspire le monde dans son
ensemble, pas spécialement les « faits divers ». Au reste, on
écrit sur ce dont on est particulièrement proche, comme ces
auteurs nombreux qui ont écrit tous en même temps des romans de
guerre, vers 1920, ou des romans sur la Résistance vers 1945. Ou
comme les auteurs qui écrivent actuellement sur le Sida.
Personnellement, j'ai toujours été proche de la « politique » ou plutôt de la dissidence d'ultra gauche. C'est un élément
majeur dans mon impression du monde, et qui détermine ce que
j'essaie de communiquer. Par exemple, en 1973, je connaissais
des gens tentés par la « lutte armée » et c'est vraiment en
pensant à eux que j'ai écrit un roman sur un kidnapping anarcho-terroriste en France, en essayant de montrer pourquoi ce
genre de chose ne pouvait que tourner très mal. Des années plus
tard, j'ai été profondément heureux d'apprendre que de jeunes
extrémistes que je ne connaissais pas et qui envisageaient des
actions violentes avaient lu mon roman, I'avaient discuté comme
un texte théorique, et en avaient été influencés.
Généralement, l'influence est plus diffuse,
bien sûr, et le livre est moins précis ‑ un roman n'est pas un
pamphlet.
Et on a tendance à vouloir transmettre
toutes les expériences intéressantes que l'on fait. Mais on ne
jette pas ça en vrac. Il faut que ça prenne place dans la forme
générale de l'ouvrage. Par exemple, je sais depuis quelques
années comment on est en réanimation dans un hôpital, avec des
sondes, une perfusion, etc. Dans le roman que je suis en train
d'écrire, je dois d'une part amocher sérieusement l'héroïne, et
d'autre part son meilleur ami doit lui avouer qu'il lui a menti,
qu'il l'a trahie et envoyée dans un guêpier dangereux. Je ne
suis pas encore certain de ce que je vais faire, mais je crois
que je vais mettre la jeune femme en réanimation après qu'elle
aura reçu des balles dans le ventre, et que son ami va lui
avouer ses mensonges à ce moment, alors qu'elle entend mais ne
peut pratiquement pas répondre. Je crois que la scène
fonctionnera sur le malaise de l'ami obligé de parler à
quelqu'un qui ne dit presque rien, ne pardonne ni n'insulte. Je
pense que la scène peut être forte comme ça. Sinon je ferai
autrement. Ce qui nous importe ici, c'est que j'ai fait
l'expérience de la réanimation en 1991, et je 1'ai stockée pour
1'utiliser un jour parce que c'est impressionnant. J'essaie de
l'utiliser maintenant. Si ça ne marche pas, je l'utiliserai plus
tard.
Quant au fait que je communique mes
expériences, mes sentiments et mes jugements en faisant des
romans (plutôt que des films, ou de la peinture, etc. ), je
crois que ce sont les hasards de la personnalité. Je serais
incapable de commander à une équipe pour tourner un film, par
exemple.
Mon « regard sur le monde » est anarcho‑marxiste,
pour le dire schématiquement.
5
Le monde de l'édition est plutôt une aide
qu'une borne. I1 est bien pratique qu'il y ait des gens qui
transforment les « manuscrits » en livres imprimés et qui les
font distribuer dans les librairies. Je ne me suis pas heurté à
des censures.
On n'est pas obligé d'écrire quand on est
romancier. Il est autrefois arrivé à certains éditeurs d'engager
des auteurs pour faire impérativement plusieurs livres par an,
mais cette pratique a disparu.
On n'a pas de patron dans l'édition. On a
affaire à un directeur de collection, qui donne parfois des
conseils, qui peut demander des modifications, qui peut refuser
un livre. On peut avoir avec lui des divergences d'appréciation
mais on poursuit le même but ‑ avoir un bon texte ‑, et le
travail de l'écrivain n'est pas une chose qui puisse faire
l'objet de directives autoritaires, donc il y a une ambiance
générale de collaboration. Je ne crois pas qu'elle dissimule une
réalité « exploiteuse ». Il peut parfois y avoir une petite
querelle autour des parts du gâteau, surtout autour du partage
des droits d'adaptation cinématographique. Là, c'est un rapport
de force. Normalement, I'éditeur en prend la moitié. Georges
Simenon gardait tout pour lui. Un auteur un peu « arrivé » comme
moi peut faire un partage avantageux, 75 % ‑ 25 % par exemple.
C'est un mélange de fabricant et de manager.
Pour ce que je sais, les nègres travaillent
surtout pour les gens qui ont une notoriété extra‑littéraire
dont on se sert pour vendre un livre: hommes politiques,
présentatrices de télévision, etc. Il y a aussi des romanciers
et des essayistes qu'on fabrique à partir de presque rien, avec
un ou plusieurs nègres qui fabriquent le texte et le
pseudo‑auteur qui passe à la télé parce qu'il est beau ou
pittoresque. Quelques‑uns de ces pseudo‑romanciers ont du succès
et poursuivent une carrière, toujours avec leur équipe
d'écriture derrière eux. Mais ordinairement, si un romancier
commence par écrire tout seul, il continue.
6
Comme j'ai dit, je sais traduire. À part
ça, je joue très mal du saxophone. Si je révisais un peu, je
pourrais enseigner l'anglais et l'histoire et géographie, mais
mes diplômes sont presque nuls, je doute que je pourrais obtenir
un poste. Je doute d'ailleurs que je pourrais faire un
enseignant acceptable car je n'inspire aucune considération.
J'ai été instituteur quelques mois et on me chahutait, c'était
épouvantable. D'un autre côté, j'ai enseigné le français à de
petits groupes d'anglais avec d'excellents résultats. Je ne sais
rien faire de mes mains, à part un peu de cuisine et des
réparations électriques élémentaires. Cela m'inquiète quelques
fois, je me sens un intellectuel balourd. Mais pour l'instant je
n'ai envie de rien faire d'autre qu'écrire et traduire.
7
Votre questionnaire ne m'ennuie pas du
tout, il me préoccupe, il m'oblige à réfléchir, formuler des
choses, les classer sous un ordre raisonnable... c'est du
travail, c'est de l'écriture, ici aussi je tâche de communiquer
mes expériences et mes sentiments et je ne sais si j'y réussis.
8
La question des non‑lecteurs me préoccupe
beaucoup.
Je crois d'abord qu'il faut
considérer les écrits en général, parmi lesquels les romans ne
forment qu'une petite province. Tous les grands écrits (et
quelques‑uns des petits) ont été faits pour que reste dans la
mémoire des hommes le récit des événements qui se succèdent dans
l'histoire. Jusqu'à l'invention du cinéma, il n'y avait rien
d'autre pour conserver l'expérience du passé. Sans l'écrit, nous
ignorerions tout, hormis quelques vagues légendes, sur
l'Antiquité grecque et romaine, la Renaissance italienne,
l'Indépendance américaine ou la Révolution française. La guerre
de 14 et la Révolution russe seraient le sujet de conversation
de trois ou quatre centenaires. Ce ne sont que quelques très
minimes exemples. Notez qu'ils n'intéressent pas seulement les
livres d'histoire. Sans Shakespeare et le théâtre élizabéthain,
les passions de la fin du XVIè nous seraient inconnues, nous ne
saurions pas que ce sont des passions qui nous étreignent le
cœur, nous n'aurions comme point de référence qu'Hélène et les
garçons.
Mais je ne veux pas énumérer des auteurs.
Le fait brut est qu'un peuple sans écriture, un homme sans
lecture, sont sans mémoire et plongés dans une ignorance qui a
des conséquences pratiques immédiates: on se laisse berner, on
croit n'importe quoi. Parfois on en vient à ne plus croire à
rien, mais ce n'est pas un grand progrès.
Un mot sur l'audiovisuel: il a ses
avantages. L'écrit en a un, spécifique, c'est que le déroulement
de la lecture se fait à la vitesse voulue par le lecteur, qui
peut s'arrêter quand il veut pour réfléchir.
Je crains de mal vous répondre, avec de
grands principes tonitruants. La lecture agréable n'est pas
nécessairement grandiose et sérieuse. Dans mes premières
lectures, il y avait de méchants romans de science‑fiction, où
j'étais ravi de trouver de belles extraterrestres en maillot de
bain (ce genre de chose est sans doute avantageusement remplacé
par l'audiovisuel; tout de même, le travail d'imagination est
mâché par le film). Ne négligeons pas les jolies filles.
Quelques années plus tard, voulant plaire à une jolie marxiste,
je lus tout Marx. Je n'y ai rien compris. Mais lire pour briller
auprès d'une fille, c'est un commencement.
Je ne crois pas qu'un regard sur le monde
mérite tant de mots sur tant de pages. La plupart des livres
sont stupides, spécialement de nos jours où ils sont lancés sur
le marché comme des savonnettes. Je ne sais pas ce qu'il en est
des miens. Je vous ai dit ma petite aventure avec des gens
tentés par le terrorisme. L'un d'eux est devenu un chef d'Action
directe. Mais les autres ne l'ont pas suivi. J'ai peut‑être
contribué à ça. C'est cela que je souhaite, ce genre de chose,
et nullement un rêve de postérité.
Je n'ai pas trouvé votre lettre longue. Mes
réponses le sont peut‑être. Mais je les trouve, comme on dit, un
peu courtes. J'ai fait de mon mieux. Je vous salue.
J.-P. M
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