Jean-Patrick Manchette

3 juin 2005
10 ans après

 

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Correspondance avec la TB1
extraits de la revue Polar, Hors Série Spécial Manchette 1997 ( p 117-124)

Article publié avec l'aimable autorisation de Doug Headline

 

Ministère de l'Education nationale
Académie de Bordeaux

LYCÉE PROFESSIONNEL DE CHARDEUIL

TB 1
Madame CAVENELLE 
à l'attention de Monsieur MANCHETTE

 

Nous sommes une classe de dessinateurs en bâtiment d'un lycée professionnel perdu en pleine campagne en Dordogne. Par la fenêtre des noyers, des troupeaux d'oies et de vaches à perte de vue, et en salle 2 un professeur de francais qui s'arrache les cheveux, ultime sacrifice pour nous convaincre des bienfaits de la lecture...

En fait, même si à peu près tous nous prenons plaisir à l'écouter nous lire des nouvelles et des passages de romans, force est de constater que majoritairement « nous ne lisons pas ! ». Un débat nous a permis de découvrir qu'une minorité d'entre nous prend plaisir à la lecture et qu'une grande majorité n'ouvre jamais un livre, sauf sous la contrainte !

Nous, la minorité de lecteurs, avons bien des questions à vous poser:

‑ Pour vous, écrire, est‑ce avant tout un métier ? Une vocation ? Une nécessité ? Un plaisir ? Vous arrive‑t‑il de ressentir une lassitude ? Un sentiment d'inutilité ?

‑ Quand vous écrivez, que devient votre réalité quotidienne ? Etes‑vous hanté par vos personnages ? Vous identifiez‑vous à eux ? Est‑ce‑qu'il vous arrive de mélanger réalité et fiction ? (Là nos non lecteurs n'hésitent pas à trouver votre démarche schizophrène...)

‑ Où écrivez‑vous ? Nous vous imaginons aux terrasses des cafés ? Dans la pénombre d'une chambre aux murs tapissés de livres ? Qu'en est‑il ?

‑ D'où vous vient ce désir d'écrire ? Votre imagination, votre inspiration trouvent‑elles pâture dans des faits divers, des expériences personnelles ? Quel est votre regard sur le monde ?

‑ Le monde de l'édition est‑il pour vous une borne à votre liberté ? Est‑on obligé d'écrire quand on est romancier ? A‑t‑on un patron ? Des nègres ?

‑ Savez‑vous et désirez‑vous parfois faire autre chose ?

‑ Notre questionnaire vous ennuie‑t‑il ?

 

À Nous, les non‑lecteurs, votre message (si du moins on écrit à l'adresse d'un lecteur) ne nous est jamais parvenu. Ainsi, notre ques­tion est‑elle bien plus vaste; et peut‑être plus périlleuse:

 

‑ Racontez‑nous pourquoi vous aimez lire et écrire... Trouvez les mots pour nous donner l'envie de lire que ni nos parents, ni nos éducateurs, ni nos professeurs n'ont su nous donner.

‑ Croyez‑vous vraiment qu'un regard sur le monde mérite tant de mots rédigés sur tant de pages:

Tout ce noir sur ce blanc nous angoisse... S'agit‑il pour vous d'un rêve de postérité ? Et vous‑même aujourd'hui lecteur de notre lettre, ne la trouvez‑vous pas déjà bien longue à lire ?

Répondez‑nous aux uns et aux autres, à toutes nos questions ou à une seule, à aucune peut‑être, mais répondez‑nous...

Respectueusement,

 La TB 1

 

P. S.: Ici, en Dordogne, les spécialités sont alléchantes: foie gras, confits de canards, cèpes, gâteaux aux noix... si le cœur vous en dit !

 

 

 

Le ler décembre 1994

 Chère Madame Cavenelle, chère TB 1,

J'ai eu plaisir à recevoir votre lettre‑questionnaire et j'ai tâché d'y répondre dans les feuillets ci-joints. Des obligations de travail ne m'ont pas permis de réfléchir beaucoup à la construction de mes réponses, qui sont donc peut‑être moins bien organisées qu'elles ne devraient.

J'ai surtout douloureusement conscience du fait que ma réponse à propos de la nécessité de la lecture risque de n'être pas convaincante, bien que je sois certain qu'elle est vraie: les écrits sont la mémoire de l'espèce humaine. Aucun motif de lire n'est aussi important que celui‑là. Et cela inclut bien sûr les romans, qui sont entre autres choses la mémoire des émotions des hommes. Certes ça ne remplace pas l'expérience personnelle. Mais cela permet de se guider, de vérifier des conclusions, de généraliser. C'est aussi utile que des tables trigonométriques pour le dessin industriel, mais c'est nette­ment plus séduisant.

Vos spécialités sont effectivement très alléchantes. Je voyage peu, mais un jour peut‑être...

Chère Madame Cavenelle, chère TB1, vous ne m'avez pas ennuyé, j'espère ne pas vous ennuyer, je vous salue très cordialement et sincèrement, n'hésitez pas à me poser d'autres questions si un jour vous le souhaitez.

Chaleureusement à vous.

 

1-

Écrire est pour moi un métier au sens ancien du mot, une activité d'artisan ou d'ouvrier qui tire son plaisir de la réussite de l'ouvrage, qui recherche la meilleure conception, de bons matériaux, du savoir‑faire, de l'innovation. J'ai fréquenté un vieil ébéniste et nous avions les mêmes sentiments sur nos métiers. (En tout cas, écrire n'est pas pour moi un métier au sens moderne de gagne‑pain.)

Ce n'est pas chez moi une vocation. Je ne crois pas avoir eu la vocation pour quoi que ce soit. J'ai voulu devenir cinéaste pour gagner de l'argent, et j'ai écrit des scénarios, j'ai fait des traductions, finalement j'ai fait des romans dans l'espérance que je pourrais les transformer moi‑même en films. J'ai découvert que j'y prenais plaisir et j'ai abandonné l'idée de faire des films.

Je ne sais pas vraiment si écrire est pour moi une nécessité. Tout de même, j'ai besoin de travailler sur du texte. Souvent, il me suffit de traduire (d'anglais en français) pour trouver mon bonheur, comme on dit.

Oui, oui, écrire est un plaisir quand j'ai vraiment quelque chose à raconter. Je n'ai pas le sentiment de lassitude. Quand je n'ai rien à raconter, je fais autre chose (toujours les traductions). Le sentiment d'inutilité, j'arrive à l'éviter parce que je ne me force pas à écrire quand mes idées me semblent sans intérêt. J'évite beaucoup de pro­blèmes en ayant un second métier ‑ la traduction. Je ne suis jamais forcé d'écrire pour manger. Ça, ce serait pénible.

 

2

Quand j'écris, je suis effectivement « hanté » par mon ouvrage (pas nécessairement les personnages; ce peut être l'ordre des mots dans une phrase). Des idées me viennent et, par exemple, si je regarde un film à la télévision le soir, je perds souvent le fil du film. Mais je ne mélange pas réalité et fiction. C'est plutôt comme une dis­traction constante, comme écouter un baladeur, on est quand même capable de traverser la rue sans se faire renverser.

Je ne sais pas si je m'identifie à mes personnages. Je les fabrique notamment à partir de mes expériences et mes émotions, mais j'essaie de bien les poser, donc de bien les séparer de moi. Il faut absolument leur faire une personnalité autonome.

 

3

J'écris dans une petite pièce bleue que j'appelle mon bureau. Elle est claire (très grande fenêtre). Trois murs sont effectivement sur­chargés de livres et de dossiers. Je tape à la machine sur une table en bois blanc où s'empilent des brouillons et des ouvrages de documentation. Quand j'ai fini un livre, il faut bien une journée pour ranger le désordre.

 

4

Mon envie de communiquer mes idées et mes sentiments me vient de ce que m'inspire le monde dans son ensemble, pas spé­cialement les « faits divers ». Au reste, on écrit sur ce dont on est particulièrement proche, comme ces auteurs nombreux qui ont écrit tous en même temps des romans de guerre, vers 1920, ou des romans sur la Résistance vers 1945. Ou comme les auteurs qui écrivent actuellement sur le Sida. Personnellement, j'ai toujours été proche de la « politique » ou plutôt de la dissidence d'ultra gauche. C'est un élément majeur dans mon impression du monde, et qui détermine ce que j'essaie de communiquer. Par exemple, en 1973, je connaissais des gens tentés par la « lutte armée » et c'est vraiment en pensant à eux que j'ai écrit un roman sur un kidnapping anarcho-terroriste en France, en essayant de montrer pourquoi ce genre de chose ne pouvait que tourner très mal. Des années plus tard, j'ai été profondément heureux d'apprendre que de jeunes extrémistes que je ne connaissais pas et qui envisageaient des actions violentes avaient lu mon roman, I'avaient discuté comme un texte théorique, et en avaient été influencés.

Généralement, l'influence est plus diffuse, bien sûr, et le livre est moins précis ‑ un roman n'est pas un pamphlet.

Et on a tendance à vouloir transmettre toutes les expériences intéressantes que l'on fait. Mais on ne jette pas ça en vrac. Il faut que ça prenne place dans la forme générale de l'ouvrage. Par exemple, je sais depuis quelques années comment on est en réanimation dans un hôpital, avec des sondes, une perfusion, etc. Dans le roman que je suis en train d'écrire, je dois d'une part amocher sérieusement l'héroïne, et d'autre part son meilleur ami doit lui avouer qu'il lui a menti, qu'il l'a trahie et envoyée dans un guêpier dangereux. Je ne suis pas encore certain de ce que je vais faire, mais je crois que je vais mettre la jeune femme en réanimation après qu'elle aura reçu des balles dans le ventre, et que son ami va lui avouer ses mensonges à ce moment, alors qu'elle entend mais ne peut pratiquement pas répondre. Je crois que la scène fonctionnera sur le malaise de l'ami obligé de parler à quelqu'un qui ne dit presque rien, ne pardonne ni n'insulte. Je pense que la scène peut être forte comme ça. Sinon je ferai autrement. Ce qui nous importe ici, c'est que j'ai fait l'expérience de la réanimation en 1991, et je 1'ai stockée pour 1'utiliser un jour parce que c'est impressionnant. J'essaie de l'utiliser maintenant. Si ça ne marche pas, je l'utiliserai plus tard.

Quant au fait que je communique mes expériences, mes senti­ments et mes jugements en faisant des romans (plutôt que des films, ou de la peinture, etc. ), je crois que ce sont les hasards de la personnalité. Je serais incapable de commander à une équipe pour tourner un film, par exemple.

Mon « regard sur le monde » est anarcho‑marxiste, pour le dire schématiquement.

 

5

Le monde de l'édition est plutôt une aide qu'une borne. I1 est bien pratique qu'il y ait des gens qui transforment les « manuscrits » en livres imprimés et qui les font distribuer dans les librairies. Je ne me suis pas heurté à des censures.

On n'est pas obligé d'écrire quand on est romancier. Il est autrefois arrivé à certains éditeurs d'engager des auteurs pour faire impérativement plusieurs livres par an, mais cette pratique a disparu.

On n'a pas de patron dans l'édition. On a affaire à un direc­teur de collection, qui donne parfois des conseils, qui peut demander des modifications, qui peut refuser un livre. On peut avoir avec lui des divergences d'appréciation mais on poursuit le même but ‑ avoir un bon texte ‑, et le travail de l'écrivain n'est pas une chose qui puisse faire l'objet de directives autoritaires, donc il y a une ambiance générale de collaboration. Je ne crois pas qu'elle dissimule une réalité « exploiteuse ». Il peut parfois y avoir une petite querelle autour des parts du gâteau, surtout autour du partage des droits d'adaptation cinématographique. Là, c'est un rapport de force. Normalement, I'éditeur en prend la moitié. Georges Simenon gardait tout pour lui. Un auteur un peu « arrivé » comme moi peut faire un partage avantageux, 75 % ‑ 25 % par exemple. C'est un mélange de fabricant et de manager.

Pour ce que je sais, les nègres travaillent surtout pour les gens qui ont une notoriété extra‑littéraire dont on se sert pour vendre un livre: hommes politiques, présentatrices de télévision, etc. Il y a aussi des romanciers et des essayistes qu'on fabrique à partir de presque rien, avec un ou plusieurs nègres qui fabriquent le texte et le pseudo‑auteur qui passe à la télé parce qu'il est beau ou pittoresque. Quelques‑uns de ces pseudo‑romanciers ont du succès et poursuivent une carrière, tou­jours avec leur équipe d'écriture derrière eux. Mais ordinairement, si un romancier commence par écrire tout seul, il continue.

 

6

Comme j'ai dit, je sais traduire. À part ça, je joue très mal du saxophone. Si je révisais un peu, je pourrais enseigner l'anglais et l'histoire et géographie, mais mes diplômes sont presque nuls, je doute que je pourrais obtenir un poste. Je doute d'ailleurs que je pourrais faire un enseignant acceptable car je n'inspire aucune considération. J'ai été instituteur quelques mois et on me chahutait, c'était épouvantable. D'un autre côté, j'ai enseigné le français à de petits groupes d'anglais avec d'excellents résultats. Je ne sais rien faire de mes mains, à part un peu de cuisine et des réparations électriques élémentaires. Cela m'inquiète quelques fois, je me sens un intellectuel balourd. Mais pour l'instant je n'ai envie de rien faire d'autre qu'écrire et traduire.

 

7

Votre questionnaire ne m'ennuie pas du tout, il me préoccupe, il m'oblige à réfléchir, formuler des choses, les classer sous un ordre raisonnable... c'est du travail, c'est de l'écriture, ici aussi je tâche de communiquer mes expériences et mes sentiments et je ne sais si j'y réussis.

 

8

La question des non‑lecteurs me préoccupe beaucoup.

Je crois d'abord qu'il faut considérer les écrits en général, parmi lesquels les romans ne forment qu'une petite province. Tous les grands écrits (et quelques‑uns des petits) ont été faits pour que reste dans la mémoire des hommes le récit des événements qui se succèdent dans l'histoire. Jusqu'à l'invention du cinéma, il n'y avait rien d'autre pour conserver l'expérience du passé. Sans l'écrit, nous ignorerions tout, hormis quelques vagues légendes, sur l'Antiquité grecque et romaine, la Renaissance italienne, l'Indépendance américaine ou la Révolution française. La guerre de 14 et la Révolution russe seraient le sujet de conversation de trois ou quatre centenaires. Ce ne sont que quelques très minimes exemples. Notez qu'ils n'intéressent pas seulement les livres d'histoire. Sans Shakespeare et le théâtre élizabéthain, les passions de la fin du XVIè nous seraient inconnues, nous ne saurions pas que ce sont des passions qui nous étreignent le cœur, nous n'aurions comme point de référence qu'Hélène et les garçons.

Mais je ne veux pas énumérer des auteurs. Le fait brut est qu'un peuple sans écriture, un homme sans lecture, sont sans mémoire et plongés dans une ignorance qui a des conséquences pratiques immédiates: on se laisse berner, on croit n'importe quoi. Parfois on en vient à ne plus croire à rien, mais ce n'est pas un grand progrès.

Un mot sur l'audiovisuel: il a ses avantages. L'écrit en a un, spécifique, c'est que le déroulement de la lecture se fait à la vitesse voulue par le lecteur, qui peut s'arrêter quand il veut pour réfléchir.

Je crains de mal vous répondre, avec de grands principes tonitruants. La lecture agréable n'est pas nécessairement grandiose et sérieuse. Dans mes premières lectures, il y avait de méchants romans de science‑fiction, où j'étais ravi de trouver de belles extraterrestres en maillot de bain (ce genre de chose est sans doute avantageusement remplacé par l'audiovisuel; tout de même, le travail d'imagination est mâché par le film). Ne négligeons pas les jolies filles. Quelques années plus tard, voulant plaire à une jolie marxiste, je lus tout Marx. Je n'y ai rien compris. Mais lire pour briller auprès d'une fille, c'est un commencement.

Je ne crois pas qu'un regard sur le monde mérite tant de mots sur tant de pages. La plupart des livres sont stupides, spécialement de nos jours où ils sont lancés sur le marché comme des savonnettes. Je ne sais pas ce qu'il en est des miens. Je vous ai dit ma petite aventure avec des gens tentés par le terrorisme. L'un d'eux est devenu un chef d'Action directe. Mais les autres ne l'ont pas suivi. J'ai peut‑être contribué à ça. C'est cela que je souhaite, ce genre de chose, et nulle­ment un rêve de postérité.

Je n'ai pas trouvé votre lettre longue. Mes réponses le sont peut‑être. Mais je les trouve, comme on dit, un peu courtes. J'ai fait de mon mieux. Je vous salue.

J.-P. M

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Droits de reproduction et de diffusion réservés ©   24-mai-2005