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Le néo polar
Du modèle type au genre De la filiation à la rupture
Article de Nadège Compard
Années 70 : contexte des années post soixante - huitardes, la
révolution n’a pas eu lieu, le situationnisme a déclaré l’Art mort et se doit
désormais de servir les idées politiques, ère de la consommation de masse, une
faible partie du militantisme d’extrême gauche déçu de ce dernier verse dans
le terrorisme, tandis qu’une autre verse dans la désillusion, les affaires
politiques se succèdent.
Dans ce contexte que naît le néo polar, un roman noir violent, qualifié
par Manchette de « roman d’intervention sociale » et j’ajouterai
politique, devenant par là même un support à l’engagement. Manchette va alors
remanier non seulement le fond mais aussi la forme du roman noir, calquant sur
son style littéraire les procédés de l’écriture scénaristique, apportant au
roman noir un certain minimalisme et réalisme en se tournant vers la
description purement behavioriste (ou comportementaliste) des romans noirs
américains, introduisant du politique, du réel, de l’historique et de la
réflexion sur notre société. Le roman noir devient alors un témoin et un
reflet non seulement de la société mais surtout de ses travers. En conséquence
apparaissent un certain nombre de thèmes et de figures jusque là étrangers au
sein du roman noir.
Manchette imprimait donc au genre une nouvelle couleur, n’effectuant pas
une simple transposition à la française du roman noir américain bien qu’en
étant fortement inspiré. Après Manchette et à la suite de Manchette il faut
bien reconnaître que le roman noir n’a plus jamais été le même en témoigne le
qualificatif qui depuis lui colle à la peau : néo (polar), signe qu’il y
avait bien eut rupture puis continuité du genre. Aussi je vais ici m’intéresser
à ce que, de ce que je nommerai ici le modèle type initié par Manchette
perdure dans le néo polar en tant que genre et à ce qui semble au contraire
dévier du modèle type.
« Il y a beaucoup de bouquins qui sortent, que certains (moi le
premier) appellent néopolars, et qu’on compare aux miens, occasionnellement,
pour des questions de contenu : parce qu’on n’y tue des curés, on tue des
bourgeois, on tue des flics, parce que les méchants sont des promoteurs, des
industriels,etc. […] Bon, ce sont des bouquins de gauche avec un message
explicite ; (…) »
La
première filiation qui me semble évidente entre Manchette et le néo polar est
de nature politique, en effet, que Manchette ait ouvert le genre à la gauche et
à l’extrême gauche ne fait aucun doute, il suffit de comparer les accointances
politiques des auteurs pré années 70 et post années 70. Si tous les auteurs de
néo polar ne sont pas d’extrême gauche ou de gauche bon nombre d’entre eux sont
issus du militantisme de ces divers partis ; LCR, FO, PCF, gauche
prolétarienne, PSU ou encore de mouvements étudiants qui révèlent un changement
dans la sociologie des auteurs de romans noirs. C’est surtout à partir des
années 80 que le phénomène s’accentue et prend les proportions que nous lui
connaissons avec la naissance d’un grand nombre de maisons d’éditions telles
que Sanguine, Sueurs froides, Engrenage, elles – mêmes connotées politiquement,
dans un contexte qui est celui de la crise du militantisme. On assiste alors
à une sorte de phénomène de vase communicant : tandis que la société se
dépolitise, le roman noir prend lui une teinte de plus en plus politique et
critique de la société. Pour la plupart des écrivains qui entrent dans le néo
polar le militantisme est alors du passé, désillusionnés qu’ils sont de la
gauche et de l’extrême gauche, ils se réfugient dans un genre qui s’était autoproclamé
roman d’intervention social. Il était donc tout naturel, et à la suite de
Manchette que le néo polar devienne peu à peu un support de messages et d’idées
à la fois politiques et sociales. Ainsi fleurit la génération Delteil, Vilar, Daeninckx, Demure, Jonquet, Fajardie, Prudon, Villard, puis
quelques années plus tard Pouy, Raynal, Quadruppani, Izzo…
Manchette parsemait de nombreuses références ses œuvres, que l’on peut qualifier
d’auto références au militantisme, aux années 68, et à ce que l’on appellera
plus généralement la culture d’extrême gauche. Du maoïsme à Karl Marx, de
Trotsky aux mouvements étudiants, le terrorisme anarchiste tout ceci était
évoqué sans complaisance, avec humour souvent et parfois détachement. Ces
références sont tout aussi présentes dans les livres de Daeninckx, de Pouy, de
Raynal, de Quadruppani, de Vilar, de Jonquet, de Fajardie, de Vautrin et
conservent un certain détachement, un certain humour, voire une subtile ironie
malgré une évidente sympathie. La génération des auteurs de néo polar qui
suivit Manchette partage cette désillusion envers les années post 68 et une
certaine ambivalence vis-à-vis de la culture gauchiste.
Il est intéressant de se pencher sur les rapports intimes entre extrême
gauche, militantisme et néo polar car à l’instigation de Manchette et à la
suite de Manchette, dans la mesure où le néo polar devient le support de
nouvelles thématiques qui sont celles de l’extrême gauche et qui reflètent les
préoccupations de la génération post soixantuitarde.
Dans le contexte des années 70, Manchette a inauguré des thèmes qui
reflétaient son époque : la corruption policière (la police est l’ennemi
du militant d’extrême gauche), le capitalisme et la société de consommation, le
terrorisme, les affaires politiques…
Dix ans plus tard, le contexte politique, social et économique a changé,
nous ne sommes plus dans l’ère de la consommation mais dans celle de la crise
et naturellement les thèmes évoluent. Ainsi le néo polar parle de néo
libéralisme thème qui supplante le capitalisme mais revient à parler de la même
chose, du chômage et des licenciements massifs, du racisme policier, autre
manière de stigmatiser l’ennemi. La lutte terroriste est toujours présente
dans les livres mais ses revendications, son identité ont changé. Il y a donc
bien à la fois une certaine continuité thématique entre les livres de Manchette
et le néo polar mais parce que ce dernier continue à exercer une fonction de
reflet de la société et que la société change, les thématiques évoluent. L’un
de ces thèmes est particulièrement intéressant à analyser pour ce qui est de la
continuité du traitement et de son évolution : le fascisme, cette bête
noire qui à la lecture des ouvrages de néo polar s’infiltre partout ;
industries, facultés, jusque dans les mairies d’extrême gauche,
en passant par les institutions, le ministère de l’intérieur et bien sûr la police. Le néo polar reflétait ici un courant d’idées largement répandu chez les post
soixante - huitard : « Au sein de la nébuleuse révolutionnaire, un
terme semble résumer la vision de la période : celui du fascisme. »
« Le fascisme est annoncé sur le mode de l’imminence. Il est
censé venir d’ « en haut », de l’Etat lui – même et plus précisément
du ministère de l’Intérieur. »
Le thème du fascisme, celui de l’extrême droite sont plusieurs fois
évoqués dans l’œuvre de Manchette, qui se plait à prendre le point de vue du
fasciste dans L’affaire N’Gustro, et qui lui vaut d’ailleurs la
censure de la Série noire mais également dans Morgue pleine dont voici
un passage significatif :
« Les métèques, a dit Hayman. Notre jeune ami estime que la
France est au main des Juifs et des rastaquouères, voilà pourquoi. »
Dix ans plus tard, rien d’étonnant à ce que le thème du fascisme soit
reprit et largement répandu au sein du néo polar dans le contexte des élections
de 1983 lors desquelles le Front national fait une percée inquiétante et dans
le contexte du développement des associations et manifestations antiracistes
(naissance de SOS racisme, La marche des beurs…). Mais au – delà du fascisme,
c’est l’extrême – droite, le néo nazisme, les skinheads, le racisme, la
discrimination exercée envers les immigrés, le racisme policier, les lois
gouvernementales envers les clandestins, le négationnisme, tout cela parfois
mixé dans un amalgame dangereux qui sont parmi les thèmes de prédilection du
genre jusqu’à nos jours et dont la création du Poulpe est symptomatique. On
voit donc ici se développer un thème initié par Manchette prendre des proportions
impressionnantes car reflétant un certain état d’esprit chez ces anciens
militants déçus de l’extrême gauche et de la gauche. Un bon nombre d’entre eux se sont reportés sur des causes plus sociales, (c’est
notamment le cas de Didier Daeninckx, Dominique Manotti) sur des associations
antiracistes, en grande expansion (à l’exception de SOS racisme trop lié à la
présidence de Mitterrand). La conséquence de ce report est l’apparition dans le
néo polar de l’immigré qui devient un personnage quasi incontournable (ce que
l’on ne retrouve absolument pas chez Manchette) personnifié en victime – type
de la société tant au niveau des institutions que de la population. Ici le néo polar a bien fonctionné comme un reflet de notre société et des
inquiétudes qui la parcouraient ; les scores de plus en plus important du
Front national dans les élections conduisant à la création du Poulpe, les
parutions de divers livres négationnistes
, l’affaire de Carpentras et le phénomène skinhead ont fait naître le thème du
néo nazisme dans le néo polar. Enfin on ne compte plus les livres traitant du
phénomène d’exclusion et de ségrégation de la population immigrée en France,
des expulsions de clandestins (thème initié par Daeninckx dans Lumière noire),
de la généralisation du racisme thème très présent dans les livres de Demure ou
de Izzo.
. Manchette est aussi celui qui a introduit l’Histoire au sein du roman
noir ; évocation de la guerre d’Algérie, de la guerre d’Espagne, de mai
68, de la résistance, de l’affaire Ben Barka, apparition de figures telles que
l’ancien résistant, le républicain ou anarchiste espagnol... Manchette
proclamait le roman noir témoin de son temps, il devenait également témoin du
temps passé et oublié. Guerre d’Algérie donc, dont le Meurtre pour Mémoire
fut peut – être la véritable origine du développement du thème au sein du néo
polar, guerre d’Espagne, dont il est vaguement fait allusion dans Que d’Os
et Nada et qui par la suite devient un mythe pour bon nombre d’auteurs
de néo polar. La guerre d’Espagne devient en effet dans le néo polar la guerre
que l’on aurait voulut faire, celle où il y avait d’un côté les bons et de
l’autre les mauvais, d’un côté les républicains et anarchistes de l’autre les
fascistes. On pourrait d’ailleurs voir une transposition de cette époque dans
le traitement de l’extrême droite et de l’immigré dans le néo polar hypothèse
d’autant plus prégnante que quelques livres fantasment une France en proie à
la guerre civile entre immigrés et antiracistes contre extrême droite et
racistes.
La seconde guerre mondiale, la résistance (FTP surtout), la collaboration
(Pétain, Doriot, Laval), sont également les thèmes et figures historiques de
prédilection du néo polar, qui sont déjà présents dans les œuvres de Manchette,
notamment dans Nada et Que d’Os pour ce qui est de l’évocation de
la résistance et des résistants. Cependant, le néo polar des années 80 – 90,
contrairement à celui de Manchette semble vouloir se donner des modèles, des
fonctions d’identifications, des repères c’est du moins ce que nous suggère la
présence dans de nombreux livres de néo polar de cette figure du républicain
ou anarchiste espagnol et pas seulement dans ceux du Poulpe. Surtout, dans le traitement
de ces thèmes s’inscrit la véritable rupture entre l’œuvre manchettienne et le
néo polar puisque le ton se veut moralisateur (les bons/les mauvais),
instituant des modèles à suivre (le républicain ou anarchiste espagnol ),
exposant longuement les idées qui conduisent aux actes ce qui constitue ici une
véritable rupture avec le behaviorisme de Manchette. Celui – ci voulait donner
à réfléchir, il me semble que le néo polar désormais donne sa réflexion ce qui
est sensiblement différent.
Que
Manchette refusait de se reconnaître dans le néo polar qui allait prendre son
essor dans les années 80 est de notoriété publique tant il n’a eu de cesse de
le répéter.
Trahison stylistique du genre qui voyait arriver des auteurs de la
« littérature blanche », profusion des figures marginales et
contestataires, nouvelle génération d’auteurs qui avaient de nouvelles
préoccupations qui n’étaient pas les siennes. Effectivement nous l’avons vu, le
contexte historique et politique n’étant pas le même, le néo polar se devait de
les refléter en tant que témoin et reflet de la société, répondant ainsi à
l’exigence du genre. Mais quand est – il de la forme, de l’héritage stylistique
de Manchette dans le néo polar ? Manchette a profondément imprégné ses
romans d’un ensemble de règles stylistiques qui témoignaient de ses
accointances passées avec le situationnisme : psychologie behavioriste qui
se traduit par un attachement aux actes plutôt qu’aux idées, écriture
cinématographique et on pourrait même ajouter scénaristique, refus du
romantisme et retour au réalisme. Tout ceci ayant pour conséquence une
littérature minimaliste, avec profusion de phrases courtes qui tendaient à créer
un rythme soutenu et rapide. Manchette avait créé un modèle avec un ensemble
de règles et de codes. Certes le néo polar n’a pas perduré dans ce minimalisme
et n’a pas reproduit le modèle stylistique introduit par Manchette mais cela ne
signifie nullement qu’il n’y ait pas au sein du genre des éléments persistants
de ce modèle. Le réalisme par exemple, que Manchette à réintroduit dans le
roman noir l’ayant déserté depuis les œuvres de Léo Malet et ses Nouveaux
mystères de Paris, est toujours un élément indissociable du néo polar, il
suffit pour cela de lire un Meurtre pour mémoire de Didier Daeninckx ou
n’importe quel livre de Marc Villard pour s’en persuader. Il me semble même que
le néo polar a gagné en réalisme tant les auteurs du genre se documentent aux
archives, dans les journaux, observent… Prudon et les pays de l’est, Daeninckx
et le passé, Delteil qui utilise son expérience et ses enquêtes de journaliste,
Villard et ses balades dans les mêmes quartiers de Paris. Jamais le roman noir,
depuis Léo Malet ne s’était autant attaché au réalisme, tant géographique
qu’historique ou social. Ce qui a peut être quelque peu pervertit le réalisme
tel qu’il fut inauguré par Manchette c’est une certaine tendance du néo polar à
introduire un certain misérabilisme dans ses descriptions réalistes ce qui
l’éloigne bien évidemment du regard qui se voulait strictement objectif sur les
choses et les évènements de Manchette. Si Manchette se rapprochait de Flaubert,
il semble que le néo polar se tourne vers Zola. De même, le néo polar semble
avoir pris le parti de la subjectivité, tant dans ses descriptions que dans son
point de vue qui est bien souvent le reflet de ses opinions. Bien sûr nous ne
cherchons pas ici à généraliser et à regrouper tous les auteurs de néo polar
dans une même démarche et le cas de Marc Villard est un contre exemple de ce
propos puisque si celui-ci utilise la plupart du temps le point de vue de la
population de ce qu’il appelle l’infra monde, ce point de vue en font tantôt
des victimes, tantôt des salopards. On retrouve donc ici la démarche de
Manchette qui pouvait traiter de la même manière l’extrême droite et l’extrême
gauche.
Si la description behavioriste est tombée en désuétude dans le néo polar
elle n’a pas non plus totalement désertée le genre, je me réfère ici à mes
propres études sur une centaine de livres qui révèlent une grande part accordée
à la description comportementale et sa suprématie sur les descriptions
physiques ou mentales.
Là où il y a sans doute rupture avec l’œuvre de Manchette c’est dans
l’ouverture du genre aux idées, aux descriptions psychologiques, aux opinions,
plongeant dans l’intériorité des personnages ce que l’on retrouve
particulièrement chez Jean Bernard Pouy, Patrick Raynal, Marc Villard… Les
parcours, les passés des personnages sont plus longuement décrits que dans les
livres de Manchette qui se cantonnait volontairement à des allusions succinctes
et seulement indicatives. D’une certaine manière le néo polar se refuse à la
séparation des actes et des idées, les unes conduisant aux autres, les uns
influençant les unes. C’est peut – être ici revenir à une certaine complexité
et à un plus juste point de vue sur les choses et leur compréhension. Manchette
jugeait ou laisser juger sur les actes, le néo polar juge et laisse autant
juger sur les idées qui y conduisent.
Il me semble, d’une certaine manière que Manchette a fait un mauvais
procès au néo polar en l’accusant de s’ouvrir à la littérature blanche. A bien
y regarder de plus près, Manchette est sans doute le premier à avoir introduit
une certaine qualité littéraire au sein du roman noir, à y introduire des effets
de styles qui ne sont peut – être pas ceux de la génération qui suivit
notamment parce qu’ils lui étaient propre. Chaque auteur apporte un style
propre au genre, que ce soit un Daeninckx, un Villard, un Pouy, un Demure, un
Delteil, un Fajardie, mais en chacun d’eux on peut reconnaître un auteur de néo
polar et un style particulier. Oui il y a diffusion stylistique et à contrario
des thèmes qui parcourent le genre et que nous avons évoqués plus haut c’est
peut –être ce qui en fait un genre qui n’est pas totalement figé et stéréotypé
comme a pu le devenir le roman noir avant Manchette.
En dernier lieu, on ne peut non plus nier l’empreinte ou du moins l’ombre
de l’œuvre de Manchette au hasard de certaines structures narratives de néo
polar, de références ou auto références dont il était lui – même friand. Je
pense particulièrement ici à la construction narrative du livre de Didier
Daeninckx, Meurtre ou mémoire qui forme une étoile et qui est également
le lieu de convergence des manifestants algériens du 17 octobre 1961. Je pense
également aux nombreuses références littéraires, musicales (notamment dans les
domaines du jazz puis du rock pour la génération suivante), aux autoréférences
qui sont profusions dans le néo polar et qui trouvent leur origine dans l’œuvre
de Manchette. De même lorsque je tombe sur ce type de phrases dans un bouquin
de Jean Bernard Pouy je ne peux que penser à Manchette et à ses propres
déclarations lapidaires sur certaines littératures :
« C’était un livre qui parlait
d’amour et d’aventures, une immense crétinerie, un militant genre maoïste des
années 68 tentant de soumettre le corps et l’esprit d’une pauvre étudiante, une
rastignacouette de province qui découvre la trahison, le pouvoir et soi –
disant l’entrée tonitruante dans l’âge adulte. Pourquoi Laura avait – elle
voulu que je lise absolument cette merde ? Un mystère de plus. »
En conclusion, je ne peux pas être tout à fait d’accord avec l’idée que
le « néo polar oublie l’Histoire au profit des préoccupations de
l’art ». Ensuite, il me semble que le néo polar a été fidèle aux principes
fondamentaux exposés par Manchette : intervention sociale, réalisme,
engagement sont toujours les éléments essentiels du genre en témoignent les
thèmes et sujets abordés depuis les années 80. Si l’on peut reprocher à ce
genre certains travers et notamment une certaine moralisation du discours, il
me semble bien qu’il continue à être ce « roman social, un roman de
critique sociale […] qui essaie de donner un portrait de la société ». Ce
portrait est certes déformé mais il l’a toujours été pas moins dans les livres
de Manchette que dans ses successeurs puisqu’il dépend d’être humains et ne
pourra jamais atteindre la parfaite objectivité. Celle –ci est un leurre et
même si le néo polar tombe parfois dans une sorte de politiquement correct
vis-à-vis de ses lecteurs, il ne prétend jamais à cette objectivité et assume
son parti pris. Sa fidélité à ce statut de critique social me semble prouvé par
le nombre de recherches de plus en plus nombreuses, quelles soient historiques,
sociales ou de Sciences politiques qui s’intéressent au genre en tant que
source.
En fin de compte, le néo polar est peut – être tout simplement devenu un
compromis entre Art et critique sociale et politique un peu dans le ligne de Daeninckx
pour qui l’Art doit être utile (on rejoint donc le situationnisme) sans
abdiquer sa charge artistique..
Quand à Manchette, s’il n’est peut être pas le père du néo polar, il me
semble qu’il est bien celui qui a introduit du politique, du social, de
l’historique dans le néo polar, des éléments qui lui sont désormais
indissociables qui ont eux-mêmes suscité plusieurs courants au sein du genre.
La manière douce de Frédéric Fajardie, 1994
La bataille des Buttes Chaumont de
Thierry Jonquet, 1998
A sec ! de Jean-Bernard
Pouy, 1998
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