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Manchette et la politique
de Marie-Hélène Carpentier
Dans une lettre à Pierre Siniac,
auteur des Morfalous, Manchette dit ceci de son engagement politique
(entre 1960 et 1964) : «J’étais mû par l’envie de jouer au cow-boy et de
devenir un leader, principalement.» Renonçant à militer au sein d’un parti
politique, il a cherché à occuper le terrain culturel, et pour créer de l'événement, il a élaboré des
sujets criminels où étudiants, militants, intellectuels, féministes commettent
des délits salvateurs pour l'humanité. Chaque fois, avec le parti-pris de
critiquer ("dans le sens marxiste du terme", précise-t-il) ses
contemporains.
Si tous les héros de Manchette
réussissent à se révolter en se montrant plus méchants que les méchants, ils ne
changent toutefois pas fondamentalement leur situation de départ, et ne
modifient que ponctuellement et très sommairement l’ordre du monde. Dans les
années 1970, le romancier souhaite ainsi encourager la contestation tout en
postulant que changer le monde reste utopique. Cette démarche, qui consiste à
cultiver un sentiment d’impuissance avant et après les événements de mai 68,
respecte en réalité le premier principe de la théorie du roman noir, à savoir
l’échec de la révolution : Dashiell Hammett a, en effet, consigné le
premier (dans les années 1920) toutes les raisons pour lesquelles la révolution
est inconcevable. Le roman noir a ceci de « noir » qu’il dresse
justement le constat de la faillite des révolutions, tout en essayant de
maintenir un espoir révolutionnaire, selon Manchette, c’est-à-dire une culture
de la contestation.
Qui dit Manchette dit donc politique
même si la question politique, essentielle dans le roman noir puisqu’elle
détermine la responsabilité de l’ordre et du désordre social dans les crimes
commis par les personnages, s’avère servir essentiellement de toile de fond aux
cinq derniers romans de Manchette. Lorsque la contestation sociale disparaît,
avant même que la décennie 1970 ne s’achève, c’est-à-dire au moment où un seul
modèle de société, capitaliste, fondé sur la consommation, semble
définitivement régner sur le monde, le romancier examine les dommages subis sur
la littérature noire ; il reconnaît que « la « conscience »
et la « vertu » des « privés » de Hammett et Chandler,
[qui] est simplement le refus de hurler avec les loups, la volonté de faire
usage de son intelligence et de son libre-arbitre, au milieu d’un monde où il
semble qu’on peut seulement survivre si on s’occupe de faire beurrer son
râtelier par les puissants, sans s’occuper de leurs buts», sont en train de disparaître.
La révolte, le désespoir, l’ironie et
la dérision constituent les outils symboliques, esthétiques et éthiques par
lesquels Manchette entretient une mythologie vis-à-vis de l'univers social et culturel. Cette
politique esthétique et éthique du désespoir – parfois tragique, souvent
comique chez Manchette - serait-elle plus puissante que la politique concrète,
dans la mesure où la première énoncerait des vérités sur la malheureuse
condition humaine tandis que l’autre mentirait sans cesse par idéologie ?
Cette littérature « noire » telle que l’a voulue Manchette tend à
prouver en tout cas qu’il est nécessaire de toujours encourager une vindicte
sociale dans la réalité, mais elle révèle aussi une impossible lutte, nous
confortant ainsi dans l’idée que le devenir de cette littérature
« noire » dépend totalement de notre engagement politique impossible
dans la réalité.
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