Jean-Patrick Manchette

3 juin 2005
10 ans après

 

Edito par Anissa Belhadjin

Doug Headline : Interview par Anissa Belhadjin

Manchette en quelques photos

Banana par Didier Daeninckx

Correspondance avec la TB1

Manchette et la politique par Marie-Hélène Carpentier

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La position de la levrette égarée : nouvelle "à la manière de" signée Marc Villard

Alone Together : nouvelle "à la manière de" signée QQ Lapra

Lectures croisées

Que reste-t-il de l'oeuvre de Manchette ? 3 questions à une vingtaine d'auteurs

 

Esthétique de la rupture dans les romans de Jean-Patrick Manchette : mémoire de Laure Hodina

Jean-Patrick Manchette et les institutions littéraires mémoire de Laure Hodina

Jean Patrick Manchette par Jean-François Gérault

T'as prévu quoi en manchette ? par QQ Lapra

Manchette à la une par Claude Mesplède

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Manchette et la politique
de Marie-Hélène Carpentier
 

Dans une lettre à Pierre Siniac, auteur des Morfalous[1], Manchette dit ceci de son engagement politique (entre 1960 et 1964) : «J’étais mû par l’envie de jouer au cow-boy et de devenir un leader, principalement.»[2]  Renonçant à militer au sein d’un parti politique, il a cherché à occuper le terrain culturel[3], et pour créer de l'événement, il a élaboré des sujets criminels où étudiants, militants, intellectuels, féministes commettent des délits salvateurs pour l'humanité. Chaque fois, avec le parti-pris de critiquer ("dans le sens marxiste du terme", précise-t-il) ses contemporains.

Si tous les héros de Manchette réussissent à se révolter en se montrant plus méchants que les méchants, ils ne changent toutefois pas fondamentalement leur situation de départ, et ne modifient que ponctuellement et très sommairement l’ordre du monde. Dans les années 1970, le romancier souhaite ainsi encourager la contestation tout en postulant que changer le monde reste utopique. Cette démarche, qui consiste à cultiver un sentiment d’impuissance avant et après les événements de mai 68, respecte en réalité le premier principe de la théorie du roman noir, à savoir l’échec de la révolution  : Dashiell Hammett a, en effet, consigné le premier (dans les années 1920) toutes les raisons pour lesquelles la révolution est inconcevable. Le roman noir a ceci de « noir » qu’il dresse justement le constat de la faillite des révolutions, tout en essayant de maintenir un espoir révolutionnaire, selon Manchette, c’est-à-dire une culture de la contestation.

Qui dit Manchette dit donc politique même si la question politique, essentielle dans le roman noir puisqu’elle détermine la responsabilité de l’ordre et du désordre social dans les crimes commis par les personnages, s’avère servir essentiellement de toile de fond aux cinq derniers romans de Manchette. Lorsque la contestation sociale disparaît, avant même que la décennie 1970 ne s’achève, c’est-à-dire au moment où un seul modèle de société, capitaliste, fondé sur la consommation, semble définitivement régner sur le monde, le romancier examine les dommages subis sur la littérature noire ; il reconnaît que « la « conscience » et la « vertu » des « privés » de Hammett et Chandler, [qui] est simplement le refus de hurler avec les loups, la volonté de faire usage de son intelligence et de son libre-arbitre, au milieu d’un monde où il semble qu’on peut seulement survivre si on s’occupe de faire beurrer son râtelier par les puissants, sans s’occuper de leurs buts»[4], sont en train de disparaître.

La révolte, le désespoir, l’ironie et la dérision constituent les outils symboliques, esthétiques et éthiques par lesquels Manchette entretient une mythologie[5] vis-à-vis de l'univers social et culturel. Cette politique esthétique et éthique du désespoir – parfois tragique, souvent comique chez Manchette - serait-elle plus puissante que la politique concrète, dans la mesure où la première énoncerait des vérités sur la malheureuse condition humaine tandis que l’autre mentirait sans cesse par idéologie ? Cette littérature « noire » telle que l’a voulue Manchette tend à prouver en tout cas qu’il est nécessaire de toujours encourager une vindicte sociale dans la réalité, mais elle révèle aussi une impossible lutte, nous confortant ainsi dans l’idée que le devenir de cette littérature « noire » dépend totalement de notre engagement politique impossible dans la réalité.

 



[1] P. Siniac, Les Morfalous, Série Noire n°1244, 1968.

[2] Manchette, Lettre à Pierre Siniac, 16/9/1977, in «Polar », Rivages, 1997, pp157-158.

[3] Manchette collabore notamment à l’écriture de vingt films et téléfilms entre 1967 et 1994, en tant que scénariste, adaptateur ou dialoguiste.

[4] Manchette, « Lettre du 30/9/1977 à Pierre Siniac », in « Polar », op. cit., p.169.

[5] Dans Mythologies (Seuil, 1957), R. Barthes définit le mythe comme "une parole (…), un message (…), une forme [et non "un objet, un concept ou une idée"] : le fait que cette parole soit  répétée la rend signifiante, et esthétique, car "le mythe ne se définit pas par l'objet de son message, mais par la façon dont il le profère" (p. 181).

 

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