La position de la levrette égarée
une nouvelle "à la manière de" signée
Marc Villard
La scène se répète encore une fois. La nuit est sale et Robert Forrest
contemple les
sacoches de sa Honda 750. Ce qu'elles révèlent pourrait faire sourire mais
Robert Forrest sourit
rarement: un pistolet SIG P245 assurant 7 coups de .45 ACP dans un compact
full -size, une corde à piano, un pic à glace de marque tchécoslovaque, un
fusil d'assaut FNF-2000 manufacturé
par Herstal, un couteau Razorback créé par Massad Ayoob. Il conserve sur lui
son Tanfoglio
calibre 9 parabellum.
Il n'est pas très grand, ses yeux sont gris et ses cheveux blonds coupés
court. Il porte un
blouson Nike démarqué, un jean noir et des rangers noires parfaitement
cirées. Son visage est
triste quand il compose un numéro sur son téléphone portable.
- Marie, c'est Robert. Je termine mon dernier travail ce soir. Je passerai
demain soir
à la clinique pour te prendre. Sois prête.
Une voix féminine prononce quelques mots puis raccroche. Robert Forrest
enfourche sa moto, passe la seconde et s'éloigne sur la route d'Avignon. Un
mistral discret se lève et ratisse la vallée
assurant la jonction entre Vaucluse et Bouches-du-Rhône. Il plie les
roseaux, rabat quelques
volets vert pâle et fait frisotter la moustache des rares matous égarés. On
pourrait penser
que le dernier travail de Robert Forrest a beaucoup à voir avec une activité
de tueur banal. Certes.
Mais cet homme qui achève un cycle est en fait une victime révoltée de la
société spectaculaire
marchande. Qu'il ait tué quatorze personnes en 3 ans est d'un intérêt
limité.
Andréas Tarkofsky n'a pas tué des gens mais on peut le tenir pour
responsable du décès
de 3500 indiens d'Amazonie. Andréas attend tranquillement que les blancs
brésiliens succombent
eux aussi à la maladie du moustique pour mettre en vente, par sa société
Collophon, le médicament
qui les guérirait en 15 jours. Andréas Tarkofsky aime bien soigner les gens
mais pas gratuitement.
Evidemment, en termes de responsabilités, les deux hommes sont aux antipodes
l'un de l'autre.
Andréas vient de fêter ses 55 ans dans son mas de Saint- Rémy- de- Provence.
Pour l'heure il dort,
terrassé par la chaleur, à deux pas de sa piscine, face aux alpilles. Sa
chaise longue rayée jaune
et rouge se remarque facilement à distance, même à deux heures du matin,
ainsi que la bouteille
vide de Glenfidish posée à ses pieds.
C'est d'ailleurs l'heure qu'indique la montre Tag Heuer de Robert. La mini
chaîne fixée à la Honda
propose une version énergique du Resolution de John Coltrane par Branford
Marsalis. Maintenant
Robert enclenche du Steve Coleman. Il n'est plus qu'à 15 minutes de Saint-
Rémy.
Finalement, Andréas se réveille et gagne en titubant son séjour. Il y a là
Monica, une brune
anémique vêtue d'un string léopard et maquillée par Chanel, qui regarde
l'air maussade un film
surcôté de Jean Jacques Annaud. Andréas passe dans son dos et, le doigt
lourd, lui pince le
sein droit.
- T'es une vraie salope, toi, pas vrai ?
Elle fait pfuuut avec la bouche sans lâcher le film de l'oeil.
Forrest a garé sa moto près de la grille. Il remonte vers le mas éclairé par
les lumières changeantes
de l'écran télé et se poste entre la piscine et le salon. Sur le mur qui lui
fait face, des oeuvres
picturales sont accrochées. Elles représentent des villes souillées, des
femmes souillées et les
hommes responsables de tout cela. D'une main sûre, Forrest fixe le réducteur
de son sur le
fût du Sig. Puis il fait trois pas vers la porte et tire vivement une balle
dans la tête de Tarkovsky.
La fille aux seins nus se tourne vers lui. Sa silhouette se découpe devant
l'écran télé occupé par
Sean Connery. Forrest lève son arme et lui expédie deux balles dans la bouche.
La fille s'écroule,
morte, sur la moquette à poils longs.
A petites foulées, Forrest gagne la Honda, ajuste son casque et passe
rapidement en seconde.
Il longe trois minutes après le village d'Eyragues. Plus tard, il atteint
Avignon.
Il opte pour l'hôtel de l'Aigle d'Or près du fleuve, face à Villeneuve. Il
se met en slip, choisit
une bouteille de Perrier dans le frigo et s'installe sur son dessus de lit
pour graisser ses armes.
Il est trois heures du matin et Robert Forrest décide d'allumer un cigarillo
de marque Café Noir.
La clinique psychiatrique est installée dans une ancienne maison de maître
au Chesnay, près de
Versailles. Pour la rejoindre, Forrest emprunte des avenues vides, croise
des employés aux yeux
vides et parvient dans cette ville de banlieue qui abrite, entre autres, une
clinique. Au-dessus de
la sonnette du portail on peut lire: Les perdrix. Forrest presse le bouton
et pousse la porte
métallique. Il monte cinq marches au moment où la porte d'entrée s'ouvre
devant lui. Un
homme roux en blouse blanche l'accueille:
- C'est pour quoi ?
- Maria Forrest, elle sort aujourd'hui.
L'infirmier se rembrunit et porte son regard vers le directeur, un homme
chauve en costume qui
gagne le hall de réception. Celui-ci apostrophe Forrest.
- Vous venez pour votre soeur mais j'ai une mauvaise nouvelle pour vous,
monsieur Forrest.
Elle s'est enfuie de la clinique hier soir à minuit. C'est la première fois
que ça nous arrive, je ne sais
quoi dire.
Robert Forrest, en costume gris foncé et lunettes bleutées aujourd'hui, se
fige dans le hall d'entrée.
- Partie ?
- Oui, toute seule. Elle était pourtant très surveillée, je ne comprends
pas.
- Je payais très cher pour son traitement et vous vous étiez engagé à
veiller sur elle,
monsieur Lampin.
- Je sais, je sais, c'est une regrettable erreur du personnel.
Forrest recule d'un pas nonchalant. Il se tient dans l'embrasure de la porte
et, vivement, sort
son Tanfoglio. La première balle perfore l'oeil gauche de Gustave Lampin qui
tombe brutalement
sur les genoux. La seconde est tirée dans la bouche de l'infirmier qui saute
en arrière, ses
intestins se vidant bruyamment. Ils sont morts.
Robert Forrest enfourche sa moto, négligeant son casque et gagne l'avenue de
Paris, tournant
le dos au chateau de Versailles.
Maintenant Robert Forrest sillonne sur sa 750 la banlieue versaillaise. Il
double les camions trop lents et les conducteurs ivres qui l'insultent au
passage. Parfois Forrest laisse traîner contre une
carrosserie le talon métallique de sa botte droite. Il s'arrête aussi dans
des restaurants modestes
réservés aux routiers, boit une bière et repart. Il écoute sur son engin
Take ten, par Paul Desmond,
My funny Valentine de Chet Baker. Il met parfois aussi du Gerry Mulligan et
du Josuah Redman
car il se tient informé. Une silhouette, parfois, lui rappelle Maria. Il
freine à ses côtés, dévisage
la fille sous le nez puis repart. Ce matin à Jouy- en- Josas, il se pose sur
une chaise de café
métallique. Le fronton de l'établissement dit Café des sports. A une table,
sur son côté droit, une
jeune femme lit un roman de Pierre Herbart, Alcyon, dans une collection de
poche. Il la reconnaît
de suite: Elyette Sandorfi qu'il fréquentait voici dix ans. On pourrait
croire que Bernard Forrest
et Elyette Sandorfi étaient liés par des sentiments voire l'acte de chair
répété, mais non. Ils
ont élaboré avec enthousiasme le premier conseil ouvrier de Durembal,
société établie à
La Garennes- Colombes. Elyette ressemble vaguement à l'actrice américaine
Meryl Streep qui en
1995 tentait un come back dans le film new age Sur la route de Madison;
année où le cinéma
français touche le fond avec les tartufferies Gazon maudit, Les trois frères
et Les anges gardiens.
Au même moment, Scorsese, au mieux de sa forme, proposait l'impeccable
Casino et Claude
Chabrol offrait deux grands rôles aux comédiennes Sandrine Bonnaire et
Isabelle Hupert dans La cérémonie, un
sujet délicat récompensé à Venise. En 1995, Jean Luc Godard ne tournait plus
guère et Truffaut
était mort. Brad Pitt et Morgan Freeman étaient par contre bien vivants dans
Seven , film de
David Fincher qui reprenait le filon du serial killer après le Silence des
agneaux de Jonathan Demme.
Le cinéma se cherchait une morale face au crime ce qui n'était pas le cas
des cinéastes de Hong
Kong qui tournaient pour dire la violence du monde.
Bien loin d'ici, à Lomé, Paul Verlant saisit son portable. De la main
gauche, il effleure un pistolet
Star 31-P.
Mais parler maintenant de Verlant, employeur de Robert Forrest, au moment où
Maria maraude
dans le RER B, recherchée par Robert qui se souvient brièvement d'Elyette
Sandorfi, n'est-ce
pas nous égarer quelque peu ?
Robert Forrest n'a pas pleuré quand il a compris qu'il ne reverrait jamais
sa soeur et qu'il lui fallait
échapper à Paul Verlant. Tout au plus dort-il avec des boules Quiès. Il
avale également chaque
matin un comprimé de Seropram pour contenir les soubresauts de son
métabolisme.
Après Jouy- en -Josas, il a liquidé ses avoirs et a gagné Naples sur sa
Honda qu'il a échangée contre
une vieille Fiat 600. Son travail à la pizzeria de Paolo Rossi n'est pas
compliqué. Il dispose sur une
large assiette les Margheritas et les Quatre-fromages qu'il installe devant
les clients. Les touristes
boivent de l'eau et du café et c'est Robert qui s'en occupe également.
Il vit dans un petit studio face à la mer. Parfois il sort son SIG P245 et
fait tatatatata devant la
glace de son armoire. Il ne voit pas le Vésuve.
|