Jean-Patrick Manchette

3 juin 2005
10 ans après

 

Edito par Anissa Belhadjin

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Manchette en quelques photos

Banana par Didier Daeninckx

Correspondance avec la TB1

Manchette et la politique par Marie-Hélène Carpentier

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La position de la levrette égarée : nouvelle "à la manière de" signée Marc Villard

Alone Together : nouvelle "à la manière de" signée QQ Lapra

Lectures croisées

Que reste-t-il de l'oeuvre de Manchette ? 3 questions à une vingtaine d'auteurs

 

Esthétique de la rupture dans les romans de Jean-Patrick Manchette : mémoire de Laure Hodina

Jean-Patrick Manchette et les institutions littéraires mémoire de Laure Hodina

Jean Patrick Manchette par Jean-François Gérault

T'as prévu quoi en manchette ? par QQ Lapra

Manchette à la une par Claude Mesplède

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La position de la levrette égarée
une nouvelle "à la manière de" signée
Marc Villard

 

La scène se répète encore une fois. La nuit est sale et Robert Forrest contemple les sacoches de sa Honda 750. Ce qu'elles révèlent pourrait faire sourire mais Robert Forrest sourit rarement: un pistolet SIG P245 assurant 7 coups de .45 ACP dans un compact full -size, une corde à piano, un pic à glace de marque tchécoslovaque, un fusil d'assaut FNF-2000 manufacturé par Herstal, un couteau Razorback créé par Massad Ayoob. Il conserve sur lui son Tanfoglio calibre 9 parabellum.

Il n'est pas très grand, ses yeux sont gris et ses cheveux blonds coupés court. Il porte un blouson Nike démarqué, un jean noir et des rangers noires parfaitement cirées. Son visage est triste quand il compose un numéro sur son téléphone portable.

- Marie, c'est Robert. Je termine mon dernier travail ce soir. Je passerai demain soir à la clinique pour te prendre. Sois prête.

Une voix féminine prononce quelques mots puis raccroche. Robert Forrest enfourche sa moto, passe la seconde et s'éloigne sur la route d'Avignon. Un mistral discret se lève et ratisse la vallée assurant la jonction entre Vaucluse et Bouches-du-Rhône. Il plie les roseaux, rabat quelques volets vert pâle et fait frisotter la moustache des rares matous égarés. On pourrait penser que le dernier travail de Robert Forrest a beaucoup à voir avec une activité de tueur banal. Certes.

Mais cet homme qui achève un cycle est en fait une victime révoltée de la société spectaculaire marchande. Qu'il ait tué quatorze personnes en 3 ans est d'un intérêt limité.

Andréas Tarkofsky n'a pas tué des gens mais on peut le tenir pour responsable du décès de 3500 indiens d'Amazonie. Andréas attend tranquillement que les blancs brésiliens succombent eux aussi à la maladie du moustique pour mettre en vente, par sa société Collophon, le médicament qui les guérirait en 15 jours. Andréas Tarkofsky aime bien soigner les gens mais pas gratuitement. Evidemment, en termes de responsabilités, les deux hommes sont aux antipodes l'un de l'autre.  

Andréas vient de fêter ses 55 ans dans son mas de Saint- Rémy- de- Provence. Pour l'heure il dort, terrassé par la chaleur, à deux pas de sa piscine, face aux alpilles. Sa chaise longue rayée jaune et rouge se remarque facilement à distance, même à deux heures du matin, ainsi que la bouteille vide de Glenfidish posée à ses pieds. C'est d'ailleurs l'heure qu'indique la montre Tag Heuer de Robert. La mini chaîne fixée à la Honda propose une version énergique du Resolution de John Coltrane par Branford Marsalis. Maintenant Robert enclenche du Steve Coleman. Il n'est plus qu'à 15 minutes de Saint- Rémy.

Finalement, Andréas se réveille et gagne en titubant son séjour. Il y a là Monica, une brune anémique vêtue d'un string léopard et maquillée par Chanel, qui regarde l'air maussade un film surcôté de Jean Jacques Annaud. Andréas passe dans son dos et, le doigt lourd, lui pince le sein droit.

- T'es une vraie salope, toi, pas vrai ?

Elle fait pfuuut avec la bouche sans lâcher le film de l'oeil. Forrest a garé sa moto près de la grille. Il remonte vers le mas éclairé par les lumières changeantes de l'écran télé et se poste entre la piscine et le salon. Sur le mur qui lui fait face, des oeuvres picturales sont accrochées. Elles représentent des villes souillées, des femmes souillées et les hommes responsables de tout cela. D'une main sûre, Forrest fixe le réducteur de son sur le fût du Sig. Puis il fait trois pas vers la porte et tire vivement une balle dans la tête de Tarkovsky. La fille aux seins nus se tourne vers lui. Sa silhouette se découpe devant l'écran télé occupé par Sean Connery. Forrest lève son arme et lui expédie deux balles dans la bouche. La fille s'écroule, morte, sur la moquette à poils longs. A petites foulées, Forrest gagne la Honda, ajuste son casque et passe rapidement en seconde. Il longe trois minutes après le village d'Eyragues. Plus tard, il atteint Avignon.

Il opte pour l'hôtel de l'Aigle d'Or près du fleuve, face à Villeneuve. Il se met en slip, choisit une bouteille de Perrier dans le frigo et s'installe sur son dessus de lit pour graisser ses armes. Il est trois heures du matin et Robert Forrest décide d'allumer un cigarillo de marque Café Noir.  

La clinique psychiatrique est installée dans une ancienne maison de maître au Chesnay, près de Versailles. Pour la rejoindre, Forrest emprunte des avenues vides, croise des employés aux yeux vides et parvient dans cette ville de banlieue qui abrite, entre autres, une clinique. Au-dessus de la sonnette du portail on peut lire: Les perdrix. Forrest presse le bouton et pousse la porte métallique. Il monte cinq marches au moment où la porte d'entrée s'ouvre devant lui. Un homme roux en blouse blanche l'accueille:  

- C'est pour quoi ?  

- Maria Forrest, elle sort aujourd'hui.  

L'infirmier se rembrunit et porte son regard vers le directeur, un homme chauve en costume qui gagne le hall de réception. Celui-ci apostrophe Forrest.  

- Vous venez pour votre soeur mais j'ai une mauvaise nouvelle pour vous, monsieur Forrest. Elle s'est enfuie de la clinique hier soir à minuit. C'est la première fois que ça nous arrive, je ne sais quoi dire.  

Robert Forrest, en costume gris foncé et lunettes bleutées aujourd'hui, se fige dans le hall d'entrée.  

- Partie ?  

- Oui, toute seule. Elle était pourtant très surveillée, je ne comprends pas.  

- Je payais très cher pour son traitement et vous vous étiez engagé à veiller sur elle, monsieur Lampin.  

- Je sais, je sais, c'est une regrettable erreur du personnel.  

Forrest recule d'un pas nonchalant. Il se tient dans l'embrasure de la porte et, vivement, sort son Tanfoglio. La première balle perfore l'oeil gauche de Gustave Lampin qui tombe brutalement sur les genoux. La seconde est tirée dans la bouche de l'infirmier qui saute en arrière, ses intestins se vidant bruyamment. Ils sont morts. Robert Forrest enfourche sa moto, négligeant son casque et gagne l'avenue de Paris, tournant le dos au chateau de Versailles.  

Maintenant Robert Forrest sillonne sur sa 750 la banlieue versaillaise. Il double les camions trop lents et les conducteurs ivres qui l'insultent au passage. Parfois Forrest laisse traîner contre une carrosserie le talon métallique de sa botte droite. Il s'arrête aussi dans des restaurants modestes réservés aux routiers, boit une bière et repart. Il écoute sur son engin Take ten, par Paul Desmond, My funny Valentine de Chet Baker. Il met parfois aussi du Gerry Mulligan et du Josuah Redman car il se tient informé. Une silhouette, parfois, lui rappelle Maria. Il freine à ses côtés, dévisage la fille sous le nez puis repart. Ce matin à Jouy- en- Josas, il se pose sur une chaise de café métallique. Le fronton de l'établissement dit Café des sports. A une table, sur son côté droit, une jeune femme lit un roman de Pierre Herbart, Alcyon, dans une collection de poche. Il la reconnaît de suite: Elyette Sandorfi qu'il fréquentait voici dix ans. On pourrait croire que Bernard Forrest et Elyette Sandorfi étaient liés par des sentiments voire l'acte de chair répété, mais non. Ils ont élaboré avec enthousiasme le premier conseil ouvrier de Durembal, société établie à La Garennes- Colombes. Elyette ressemble vaguement à l'actrice américaine Meryl Streep qui en 1995 tentait un come back dans le film new age Sur la route de Madison; année où le cinéma français touche le fond avec les tartufferies Gazon maudit, Les trois frères et Les anges gardiens. Au même moment, Scorsese, au mieux de sa forme, proposait l'impeccable Casino et Claude Chabrol offrait deux grands rôles aux comédiennes Sandrine Bonnaire et Isabelle Hupert dans La cérémonie, un sujet délicat récompensé à Venise. En 1995, Jean Luc Godard ne tournait plus guère et Truffaut était mort. Brad Pitt et Morgan Freeman étaient par contre bien vivants dans Seven , film de David Fincher qui reprenait le filon du serial killer après le Silence des agneaux de Jonathan Demme. Le cinéma se cherchait une morale face au crime ce qui n'était pas le cas des cinéastes de Hong Kong qui tournaient pour dire la violence du monde.  

Bien loin d'ici, à Lomé, Paul Verlant saisit son portable. De la main gauche, il effleure un pistolet Star 31-P.

Mais parler maintenant de Verlant, employeur de Robert Forrest, au moment où Maria maraude dans le RER B, recherchée par Robert qui se souvient brièvement d'Elyette Sandorfi, n'est-ce pas nous égarer quelque peu ?  

Robert Forrest n'a pas pleuré quand il a compris qu'il ne reverrait jamais sa soeur et qu'il lui fallait échapper à Paul Verlant. Tout au plus dort-il avec des boules Quiès. Il avale également chaque matin un comprimé de Seropram pour contenir les soubresauts de son métabolisme.

Après Jouy- en -Josas, il a liquidé ses avoirs et a gagné Naples sur sa Honda qu'il a échangée contre une vieille Fiat 600. Son travail à la pizzeria de Paolo Rossi n'est pas compliqué. Il dispose sur une large assiette les Margheritas et les Quatre-fromages qu'il installe devant les clients. Les touristes boivent de l'eau et du café et c'est Robert qui s'en occupe également. Il vit dans un petit studio face à la mer. Parfois il sort son SIG P245 et fait tatatatata devant la glace de son armoire. Il ne voit pas le Vésuve.

 

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