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T'as prévu quoi en manchette ?
On boucle dans une heure
Par
QQ.Lapra

C’est marrant. Lorsque je parle de la dérive du polar français post-68, c’est Manchette qui revient dans la discussion. Je n’avais pas vraiment envie de citer des auteurs en disant que le roman s’était embourbé mais si j’avais du le faire, ce n’est certainement pas à Manchette que je pensais. En fait, si je me souviens bien, " Le petit bleu de la côte ouest " a été la première SN que je me suis payée neuve (pour les précédentes je faisais les bouquinistes). Ca m’a fait un choc. Je ne savais pas qui était l’auteur et m’attendais à un machin " Hard-Boiled " et je tombe sur Gerfaut qui zone sur le périph’ dans sa Mercedes, drogué aux benzodiazépines en écoutant Shelly Mane (ou un truc comme ça) et l’auteur qui m’explique que c’est la conséquence des rapports dudit Gerfaut avec la chaîne de production etc... (je ne me rappelle pas tout par cœur).

Manchette a ouvert un truc et l’a refermé de lui-même, en redoutable illusionniste qu’il était (et en parfait charlatan). Un peu comme Melville au cinoche mais en plus humoristique. Manchette est un écrivain. Il s’est servi de la matière qu’il avait pour jouer avec la langue, avec le style. Avec talent et surtout très peu de sérieux. Manchette reste Manchette même en faisant abstraction de son engagement politique. La scène magnifique (je crois que c’est dans " O Dingo... " dans laquelle un tueur enterre son collègue et pour seule oraison funèbre, lui lit une bulle de Spiderman en ajoutant " amen " parce que c’est tout ce qu’il a sous la main et qu’il ne connaît aucune prière m’a toujours ému au plus profond. C’est du même calibre que le " Embrasse-moi vite, on est pressé " de " Quai des Brumes ". Ca n’a plus rien à voir avec les " enragés " ou les " situs ". C’est juste de l’écriture.

Ceci dit, je ne suis pas d’accord pour faire de Manchette l’icône que nombreux vénèrent. Connaissant bien son monde, je pense (avec provocation sans doute) qu’il s’est parfois bien foutu de notre gueule. Personne n’est aussi simple qu’on le voudrait. Ce serait vraiment trop facile.

De Manchette, beaucoup n’ont retenu que le contenu politique et n’ont pas réussi à égaler la qualité littéraire. C’est normal. Parce qu’il fait partie des créateurs qui ne demandent pas de " suiveurs ". Comme je l’ai dit plus haut, il a ouvert et refermé le truc. Aux autres de faire " autre chose " et pas " comme lui ". Dans le fond (et là vous pouvez armer les AK 47 et les pointer vers QQ) son influence dans le polar a plutôt été négative et c’est peut-être, en bon déstabilisateur, ce qu’il recherchait-hahaha ! (parce que, dans le même temps, son travail a été positif pour ceux qui ont su s’en démarquer).

 

Manchette sur Mauvais genres

Jean-Patrick Manchette par Jean-François Gérault 

Jean-Patrick Manchette  Article de Claude Mesplède

 

" J'ai lu quelques polars qui tirent leur inspiration du domaine social et politique. Certes, sont intéressants, mais je me pose toujours une question : à quoi peuvent-ils servir ? Un livre, et plus précisément un polar, peut-il avoir prise sur le réel...

Très franchement je ne le crois pas… "beaucoup 

Chacun de nous, pour peu qu’il aime les livres (et les romans en particulier), s’est posé la même question. A quoi peut bien servir un roman ? Un livre de maths, on voit tout de suite pourquoi il est conçu. Un livre d’histoire aussi. Un livre de philosophie, on comprend qu’il puisse être important à faire évoluer certains concepts etc...

Mais un roman ?

Le plus simple, c’est peut-être de dire que ça ne sert à rien. C’est juste pour faire joli dans le tête. Comme on accroche une belle reproduction des Iris de Van Gogh sur le mur du couloir, dans l’entrée, on se divertit avec le dernier Dessaint.

Et pourquoi pas ?

Est-ce qu’un livre peut vous faire changer de point de vue, vous transformer réellement, faire qu’après l’avoir lu, vous êtes vraiment différent ? Personnellement cela m’est arrivé une seule fois (pour l’instant) et je doute qu’il y en ait une seconde. A la lecture du " Voyage au bout de la nuit ". Point. J’étais étudiant de médecine alors, préparant l’internat et c’est un des éléments qui m’a permis de comprendre un peu mieux le genre humain.

En prise sur le réel...

Le rôle du roman est-il de respecter un réalisme accablant ? Rendre compte du réel, c’est déjà l’analyser, y ôter toute volonté d’objectivité stérile. En ce sens, la fiction prend tout son sens. Le réel, pour qu’il soit compris dans l’interprétation du romancier doit pouvoir parfaitement fonctionner dans son processus de " re-création ".

Le Polar, à mon sens, s’il réunit des écrivains qui veulent encore " raconter des histoires ", s’est parfois embourbé (je parle du roman français) dans ses tentatives de militantisme politique. A croire que pour être un bon romancier de polar, il fallait obligatoirement être abonné à " Libé " (première formule), " Rouge " ou " Le quart de rouge, c’est la boisson du garde rouge "...

A trop vouloir démontrer, on finissait par ne plus rien montrer du tout, cette littérature se mordant un peu la queue, ne se vendant qu’à ceux qui savaient déjà ce qu’ils y trouveraient (où était donc le militantisme dans l’affaire ?). Dans bien des cas, un tract d’une seule page aurait été sans doute plus " efficace ".

Raf Vallet, tout Poujadiste qu’il était ne s’en tirait pas si mal du polar. Les premiers ADG n’étaient pas de la petite bière et, à ma connaissance, Robin Cook n’était pas particulièrement ce qu’on peut appeler un gauchiste. Quand à Simenon...

Le débat est ailleurs. Et je crois d’ailleurs qu’il est pratiquement clos. De la même façon qu’il est grand temps de repenser à une nouvelle forme d’action politique, les systèmes et les idéologies du XXéme s’effaçant peu à peu, il convient peut-être de repenser la fonction de la fiction dans ce qu’elle peut avoir de réellement subversif. En ce sens qu’elle pousse le lecteur à une attitude " active " par rapport au texte. Et que s’il existe effectivement un roman pour " faire joli dans la tête ", il y a de la place pour un roman (qu’il soit polar ou autre) dont la problématique soit un peu plus dérangeante dans son travail de déconstruction/reconstruction/analyse du monde réel...

La suite au prochain épisode.

"Sur les rayons des bibliothèques, je vis un monde surgir de l'horizon" (Jack London)

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